Jérémy Liron l’humble usage des objets

Jérémy Liron, l’humble usage des objets, nuit myrtide éditions

Il y a des livres comme ça qui vous marquent tant par leur écriture que par ce qu’ils dégagent. Le petit livre de Jérémy Liron est de ceux-là. Consacré au bricolage, à cette pratique ancestrale, le livre nous emmène dans une discussion entre artistes.

Il n’est pas étonnant que je parle de ce livre, puisque cette question du bricolage m’intéresse au plus haut point. Le bricolage en art, ou pas d’ailleurs. Mais, ici, il s’agit de ce qui fait bricolage en art. Dans ce livre, Jérémy croise ses références littéraires aux références artistiques ou encore philosophiques, tout ceci donne un texte d’une composition personnelle, sur ce sujet toujours d’actualité. L’auteur nous emmène au fils de ses rencontres avec des artistes qu’il connait (Nelli David, Yann Eouzan, Emilie Perrotto, …) pour composer un texte bricolé de notes de son journal et de son blog. Tout le long du livre, j’ai été sensible à l’écriture, et à la justesse du propos. Tout le long, je me suis dis qu’il visait juste, qu’il écrivait parfaitement ce que je ressentais sur ce bricolage.

J’en viens aux faits. Et pour ceci, je m’aiderais de citations du texte de Jérémy Liron. Le bricolage c’est quoi? Après nous avoir rappelé les définitions que nous propose le dictionnaire, l’auteur nous parle du « bricolage comme une activité rêvante. » Les exemples se suivent et ne se ressemblent pas. Le constat est clair, pourtant, aujourd’hui, le « faire bricolé » est à l’honneur. On peut déceler chez certains travaux une esthétique du bricolé, comme un effet de mode. « Avec Dada, l’assemblage, l’hétéroclite, le non fini, bref, le bricolé, s’inscrivent dans une critique du classicisme bourgeois, du nationalisme réactionnaire qui sévit à l’époque. Aujourd’hui, il semblerait parfois que ce soit l’inverse: il est de bon ton d’installer des archipels d’objets bricolés. C’est in. »

Mais le bricolage, c’est bien cette activité de l’économie qui nous fait travailler avec ce que l’on a sous la main, sur le tas, avec ce « ça peut toujours servir » que l’on collectionne en vue d’une éventuelle réalisation. Et ainsi, l’histoire de l’art n’est fait que de bricolages, on pourrait remonter très loin, on peut citer l’assemblage d’un guidon et du scelle de vélo chez Picasso, ou d’une roue de vélo et d’un tabouret chez Duchamp. Le bricolage est bien présent, et il n’entraîne pas forcément tout un discours explicite, voir même conceptuel. « À la distance réflexive et conceptuelle on préférera l’expérience intuitive et concrète même si elle ne nous permet pas de dire des théories. » Et l’auteur d’insister sur ces « bricolages qui se positionnent à l’inverse de l’art d’entrepreneur avec ses armées d’assistantes et ses budgets hollywoodiens. »

Ce qui rapprochent ces bricoleurs c’est bien ce désir de faire un monde, un monde non loin de l’enfance avec tout ce qu’il a de naïf, un monde parfois provisoire, fait de rien, où l’artiste fournit le matériel pour faire voyager le spectateur. Il y a ces questions de fiction, de réel, tant pointées par certains ( là aussi, on pourrait parler d’un effet de mode), mais le bricolage est bien ce mode opératoire qui nous emmène ailleurs avec des rebuts de la réalité. Jérémy Liron parle d’un ré enchantement que proposeraient les bricoleurs. « Le bricolage comme l’image d’un monde disloqué, émietté, et la mélancolie comme cet état spécial de l’homme qui, comme l’homme de la Renaissance et du Baroque passant du monde fini aristotélicien à l’infini des plis s’en trouve à la fois aspiré de vertige et accablé ou angoissé par le vide ou les espaces infinis que sa pensée soudain creuse. »

Quand on parle bricolage on pense à Rauschenberg, on pense à Schwitters, à Labelle-Rojoux, on pense à Vincent Labaume, à Van Caeckenbergh, à Filliou, à Dupuy, à Duchamp, aux poètes bruitistes, et à tant d’autres encore. « On bricole bien souvent avec des rêves. Les rêves bricolent avec la réalité. »

Ce livre est bien d’une richesse incroyable. Il ne promet pas une réponse exclusive sur le bricolage, il propose un état des lieux sur une pratique si bien connue de nous tous, mais souvent ignorés car il faut le rappeler est qualifié de bricolé ce qui ne fait pas sérieux.

On peut voir juqu’au 24 Juillet une exposition des peintures de Jérémy Liron à la galerie Isabelle Gounod, là où l’on peut se procurer le livre.

La vie des jeunes n’a plus de secret pour Riad Sattouf

À la lecture de « la vie secrète des jeunes », on se demande si tout est véridique ou si c’est le fruit de l’imagination de l’auteur. Mais, tout de même, on y croit. On y croit, quand on est parisien et que l’on fréquente le métro, on y croit. On se dit qu’il n’y a pas trop d’inventions dans ces dialogues entre les jeunes tant on les a déjà entendu, tant certaines scènes nous semblent familières. Qui n’a jamais entendu des gens hurler non loin d’eux, qui n’a jamais écouté une conversation téléphonique, qui ne s’est jamais posé à une terrasse d’un café pour étudier les passants. Et même si l’on n’entend pas tout, on se dit que l’on a eu des conversations similaires à celles de ces jeunes qui parlent de filles.

Comme un observateur averti, comme un scientifique qui observe la vie des animaux, Riad Sattouf avoue même avoir longtemps lu avec grand intérêt « la vie secrète des bêtes », où les comportements des animaux étaient découverts. Riad Sattouf devient le spécialiste de la vie des jeunes.

Les jeunes donc, sont le sujet central de ces deux livres, un troisième tome est prévisible, Riad Sattouf persiste dans Charlie Hebdo. Les jeunes étaient aussi les personnages principaux de ce film, « les beaux gosses », gros succès populaire. Un film d’ailleurs non loin de cette vie secrète dessinée. Un film qui mettait en avant cette partie de la vie par laquelle on passe tous, une partie dont nous ne sommes pas tous fiers en grandissant. Avec ce film, Riad Sattouf allait au plus près des faits et gestes des jeunes, le parler était exact, les mimiques toutes autant, bref une réussite.

En dessin, ça donne tout autre chose, même si l’on reste avec des jeunes. Bien sur, il y a aussi des moins jeunes, des plus vieux, mais la cible est bien la jeunesse. Car la jeunesse est drôle, elle est parfois vulgaire, elle est souvent j’en foutiste, elle est franche, et sans concession, elle est naïve, et elle peut être violente. La jeunesse est donc inspectée avec minutie par l’auteur.

On se dit, aussi, qu’il en entend des choses, qu’il en voit aussi de belles dans une journée. Une journée dans la peau de Riad Sattouf doit être folle tant il doit noter tout ce qu’il voit et entend, on l’imagine rentrer chez lui, harassé, et s’exécuter devant la table à dessin. On se dit aussi que le dessinateur a engagé des amis pour lui conter leurs trouvailles, afin de grossir la vie secrète.

Riad Sattouf, avec cette vie secrète des jeunes, n’émet aucun jugement sur ces protagonistes, il les dessine justement, il rend compte des scènes dont il est le témoin privilégié dans un dessin risible et efficace.

Même si parfois on se dit que c’est impossible, on pense notamment à cette agression à la scie égoïne dans le métro, on pense à cette vieille qui lèche le comptoir d’un fast-food, on n’est guère surpris par l’ensemble des scènes. Il y a de tout, de la relation parents enfants, à la relation entre filles et garçons, où l’on parle de sexe crument, où les filles sont rarement respectés, où les gars sont obsédés. Toutes ces anecdotes, ces faits écoutés, volés, dans la rue, dans le métro, dans le train, constitue une sorte de témoignage sur la jeunesse au début du 21e siècle. La force de cette vie secrète des jeunes tient dans l’efficacité graphique et dans les scénarios réels de cette vie qui n’a plus de secret pour Riad Sattouf.

Site des éditions l’association

Leszek Brogowski, Editer l’art – le livre d’artiste et l’histoire du livre

Voici un livre qui promet aux dires d’un ami! Un livre qui semble être une alternative aux écrits d’Anne Moeglin-Delcroix, spécialiste du sujet.

Je ne l’ai pas eu encore, mais je tenais à en faire la « promotion » comme ça arrivera certainement à l’avenir pour de nouveaux ouvrages.

« Le livre d’artiste est une des pratiques de l’art, mais une pratique qui le tire vers la culture du livre, dont il explore de nouvelles possibilités créatrices et dont il cherche à épouser les habitudes et défendre les valeurs.
La présence du livre dans la vie quotidienne est pour l’art d’aujourd’hui un modèle inégalable, qui pourrait devenir son aspiration. Contrairement aux livres de bibliophilie ou aux livres de luxe qui imposent à la culture du livre – et surtout aux nombreuses bibliothèques – les pratiques du marché de l’art (tirage limité, techniques rares et matériaux précieux, prix exorbitants, difficulté d’accès), les livres d’artistes puisent plutôt leur inspiration dans la simplicité du livre comme objet d’usage et dans sa modestie comme instrument démocratique.
L’auteur tente ici un double éclairage du phénomène que constitue depuis une cinquantaine d’années la pratique du livre d’artiste. D’une part, il la présente comme un modèle alternatif de l’art, tant pour la façon d’en faire que pour sa place dans la vie des individus et des sociétés. D’autre part, il observe comment le livre d’artiste redécouvre spontanément diverses potentialités, parfois oubliées, de l’histoire du livre et en réactualise quelques-unes dans des expériences inédites de l’art. »

Leszek Brogowski est professeur d’esthétique à l’université de Rennes 2 Haute Bretagne, où il est responsable du laboratoire de recherche  » Arts : pratiques et poétiques « .
Dans ce cadre, il dirige un programme engagé depuis 2000 et intitulé :  » Publications d’artistes. Editions Incertain Sens « .


éditions de la transparence

En attendant Montrouge

Montrouge ça chauffe!

Ernest T., Peinture 6-1 2009 Courtesy Galerie Gabrielle Maubrie

Le salon débute le 5 mai prochain à la Fabrique, à Montrouge. Je me sens prêt, même si je ne sais pas ce que ça veut dire. Pour tout dire, je suis bien heureux de participer à ce salon dans une ville où j’ai grandi.

En attendant, j’ai dessiné, j’ai lu, j’ai écris, j’ai été au cinéma. Voilà pourquoi, je n’étais pas trop présent, ces derniers temps, sur ce blog.

J’ai été voir des expositions aussi, notamment en galerie. Et comme ce n’est pas fini je vous en conseille trois. La première, Mona Hatoum à la galerie Chantal Crousel. Il faut être dingue de rater ça, les pièces sont superbes, notamment ce rideau de barbelé qui vient nous accueillir dès que l’on ouvre les portes de la galerie, un rideau qui nous fait penser aux pénétrables de Soto, en plus violent. Et ces cartes sur lesquelles on distingue des élévations, ou des points d’impact de bombes. Nous pouvons lire ces découpages graphiques comme on le veut, le résultat est bien efficace et poétique comme l’ensemble de l’œuvre de l’artiste libanaise. Il y aussi cette exposition collective à la galerie Dohyang Lee, une exposition de dessins autour du paysage, qui a débutée pendant la grande semaine parisienne de foires consacré au dessin contemporain, moderne, et classique. La galerie propose un bien bel ensemble d’œuvres, notamment ces dessins de cascades au feutre réalisés par Anne Colomes. Il y a aussi les autoportraits dans la nature de Laurent Le Deunff qui sont tout autant étonnant dans leur facture, avec un effet vaporeux. Les images provenant de vidéos d’Anne Colomes tournées lors d’une traversée des provinces de la Colombie-Britannique et de l’Alberta au Canada.

Et puis, il y a l’exposition d’Ernest T. à la galerie Gabrielle Maubrie. Ernest T. qui est l’invité du Salon de Montrouge, présente une nouvelle série de peinture. Plus exactement, il s’agit de recadrages de « peintures nulles », accompagnés de cartels d’ « Information Consommateur », présentant une évaluation suivant certains critères de profondeur, d’équilibre, de pertinence…

Côté lectures, le Barbier et le nazi (lire ici un très bon article)m’a occupé ces derniers jours. Quel livre! Signé de l’écrivain Edgar Hilsenrath. Il nous emmène dans une histoire totalement folle pendant la seconde guerre mondiale, celle d’un certain Max Shulz, génocidaire, qui prendra l’identité de son ami d’enfance, Itzig Finkelstein. L’histoire d’un bourreau qui prend l’identité d’un juif pour éviter les poursuites en Allemagne. Le récit est celui du bourreau SS, on apprend tout de sa vie, jusque dans les moindres détails. Parfois, on en rigole même, parfois c’est d’un cynisme redoutable sur la nature humaine. Il s’agit là d’un très grand livre édité par Attila.

La vie possible de Christian Boltanski

Parus fin 2007, les entretiens de Catherine Grenier avec Christian Boltanski m’ont réconcilié avec l’artiste français. Il est vrai que je suis resté sur ma faim avec Monumenta. L’artiste nous parlait d’émotion, et j’y ai rien ressenti. Je suis sorti du Grand Palais indemne. Pour moi, ce que Christian Boltanski a proposé au Grand Palais ne fonctionnait pas. Il y a un quelque chose d’indicible, mais je n’ai pas été sous le charme et l’émotion ne m’a pas transporté devant ces alignements soignés de vêtements, devant cette montagne de couleur de tissu dans laquelle venait piocher une petite pince. J’ai trouvé qu’il manquait quelque chose, ou qu’il y en avait trop. Malgré tout, en l’écoutant, ou en le lisant dans les interviews qui venaient alimenter toute l’exposition, je trouvai son idée de collection de battements de cœurs plutôt belle et minimale. J’aurai peut-être aimé juste écouter cette collection plutôt que d’assister à cette surenchère spectaculaire.

Passons. Des amis m’ont conseillé la lecture des entretiens. Je constate qu’à sa sortie, j’avais omis de me le procurer, beaucoup plus occupé à des tâches universitaires. Ces derniers jours, je les ai donc lu. Notons, qu’à l’occasion de Monumenta, les éditions du Seuil ont publié une version augmentée de quelques pages au sujet de l’exposition parisienne. Ici il s’agit de la première édition.

Il faut le dire tout de suite, ces entretiens sont passionnants. Que l’on soit adepte ou non du travail de Christian Boltanski, il faut constater leurs intérêts aussi bien dans ce qu’ils témoignent de la vie de l’artiste mais aussi de ses préoccupations, de ses ambitions, et de ce discours qu’il façonne, qu’il travail en vue de la postérité.

Le livre est divisé en dix-sept chapitres, nous débutons avec l’enfance, pour continuer avec les mythologies personnelles ou encore le miracle de la réussite et terminer avec un catalogue raisonné. Ce dernier chapitre faisant référence aux archives que l’artiste entreprend avec Bob Calle.

Christian Boltanski est né en 1944 d’une mère corse et chrétienne et d’un père juif, tous deux rescapés de la guerre, son père caché sous le plancher de la maison pendant un an et demi. Très tôt le petit Christian n’a pas aimé l’école et il avait « un sentiment de différence, qui est d’ailleurs, (il) pense, lié au sentiment d’artiste. » Après la guerre, sa mère étant écrivain, son père psychologue, Boltanski, qui n’allait donc pas à l’école faisait des objets en pâte à modeler, « comme en font les enfants débiles ». Mais le fait qu’un jour son frère Luc lui dise « C’est joli ce que tu as fait… » change tout. C’est à cet instant qu’il a décidé d’être artiste.

Grâce à sa mère, Boltanski tien une galerie, et rencontre des artistes comme Jacques Monory et Jean Le Gac. C’est d’ailleurs avec dernier qu’il aura une grosse activité, des expositions collectives, des livres. Il rencontre, plus tard, la non moins connue Sonnabend, avec une exposition avec Sarkis dans laquelle il montrait « les Reconstitutions d’objets », des objets de son passé refaits de mémoire. Il exposera plusieurs fois dans la galerie américaine, sans pour autant que ce soit des succès. Les entretiens relatent la vie de cet artiste qui a commencé à faire des expositions dans des petits musées, notamment avec Le Gac, où il présentait des boîtes ou des vitrines. En 1968, alors que des groupes comme Fluxus agitaient l’art, Boltanski présentait « La vie Impossible ». Il a « vingt-quatre ans en 1968, quand j’ai fait l’exposition au Ranelagh, et j’étais mentalement un ado de dix-sept ans. Très romantique comme ils le sont, violent avec soi-même, déprimé… Je mettais des pièges pour essayer de tuer. J’avais un retard mental certain, de cinq ans ou plus. J’habitais encore chez mes parents.  » Et Fluxus qui agit, appartient à une autre génération que lui, avec des artistes qu’il ne rencontrera pas pour autant. Aussi, les évènements de mai 1968 n’ont pas d’incidence sur lui. Pour lui, la politique est un divertissement, « j’ai vraiment été toute ma vie obsédé par l’idée qu’il ne faut surtout pas se divertir. »

Boltanski rappelle très justement qu’il n’y a « aucun progrès en art, il y a juste un déroulement, les sujets artistiques sont toujours les mêmes depuis le début des temps, et il n’y en que cinq ou six: la recherche de Dieu, le sexe, la mort, la beauté de la nature…Chaque artiste parle de la même chose que ses prédécesseurs, mais en employant les mots de son temps. » Dans ce livre, l’artiste parle de ses œuvres, ses « Inventaires », ses boîtes qu’il achetait aux puces pour ses œuvres, de ces « Saynètes comiques » que j’affectionne tout particulièrement. « Je voulais créer une rupture. J’avais fait « L’Album de photographies de la famille D. » , puis les « Inventaires », etc. Le truc avait bien fonctionné, les gens avaient trouvé ça bien, et ils m’avaient mis une étiquette « proustienne ». Furieux de cette étique, en 1974 j’ai fait les « Saynètes comiques », pour dire « Tout ça n’est qu’une plaisanterie… ». J’essayais de casser la baraque pour lutter contre ce côté passéiste et aussi rompre le lien avec le groupe auquel j’étais lié. Je ne me reconnaissais plus dans le discours de Günter Metken sur les « traces », j’éprouvais une sorte de ras-le-bol total, je voulais m’échapper. » Les influences sont nombreuses pour ces saynètes, il y a Gilbert and George, Jacques Caumont, et les films de Karl Valentin. L’artiste casse son style en racontant son enfance d’une manière clownesque. « Elles sont entièrement fictives, elles sont très « clichés ». J’ai une grande admiration pour Babar, et c’est du Babar: le papa est méchant, le grand-père est gâteux, les enfants vont à l’école… Comme dans « L’Album de photographies de la famille D. » ça décrit la vie la plus « normale » qui soit. Par exemple, parmi mes grands-parents, je n’ai connu que ma grand-mère paternelle; or, dans les « Saynètes » il n’y a pas de grand-mère, il y a un grand-père. Donc c’est vraiment très faux. Tout est totalement inventé, ça tourne autour d’une enfance tout à fait commune avec parfois, ce qui m’amusait des allusions vaguement psychanalytiques. Par exemple, je regarde par la serrure de ma mère qui se lave dans la salle de bains, ou encore, je découvre sur la plage un truc ignoble et je pousse un grand cri… »

Ensuite, on apprend comment le petit Christian est devenu l’artiste qu’il est aujourd’hui, en ratant des expositions, en expérimentant, en bricolant, en se rendant compte que le lieu d’exposition avait une grande importance, en voyant un artiste comme Beuys comme un père. « Un de mes vrais pères est Beuys, un artiste qui a été détesté en France. » « Beuys était un grand mystique et ne l’étais pas. Et je pense qu’à ma manière je suis un grand mystique, et en même temps je suis d’une légèreté prodigieuse. » On apprend la relation de son art avec la Shoah, un drame qui touche le monde entier, qui fait partie de nos mémoires, alors que lui n’est que très rarement allé dans une synagogue, et se définit comme chrétien.

« Il ne s’agit pas d’être un bon artiste, il s’agit d’être un grand artiste. » Et le lecteur ressent bien cela dès les premiers mots de l’artiste, dès son enfance, l’art a toujours été présent chez lui. Avec ces entretiens, il ne s’agit d’établir une morale à la Boltanski, qui avoue n’avoir jamais touché à la drogue, boire très peu, qui ne se sent pas l’âme d’un révolutionnaire, mais bien de comprendre, ou de pénétrer l’œuvre d’un artiste par son discours, par ce qu’il nous raconte. Car c’est bien là ce qu’il nous intéresse. On décèle bien chez l’artiste sa volonté d’insister sur des mots concernant son œuvre. Il parle souvent d’émotions, et chacun de nous sait que plus tard, quand l’artiste ne pourra plus répondre à nos questions, à d’autres entretiens, ce sont ses mots que l’on collera à son œuvre, et émotion en fera partie. Boltanski, comme dans son œuvre, se fabrique une histoire, une vie, elle est peut-être vraie, elle est peut-être fausse. « Dans « art » il y « artifice », l’art est toujours lié au mensonge. Le mensonge arrange la vie et la rend plus belle, et comme on ne sait pas ce que c’est la vérité, ce n’est pas très important. »

visuel extrait de la série des « saynètes comiques ».

B.S. Johnson, encore

Samuel Beckett, à propos de B. S. Johnson : « Un écrivain des plus doués et qui mérite bien plus d’attention qu’il n’en a eue jusque-là. »

Et je me permets de revenir à B. S. Johnson, dont je parlais récemment avec Les Malchanceux. Dans ce roman, tout à fait singulier encore une fois, nous est narrée la vie d’un certain Christie Malry. Christie est un homme simple, gentil. Il cherche à gagner de l’argent, se retrouve employé dans d’une banque puis facturier dans une entreprise de bonbons. C’est au cours de son apprentissage en comptabilité qu’il fît la connaissance avec le principe di « en Partie Double ». Finalement, il décide de se l’approprier, d’en faire son système de vie, désormais il tiendra ses comptes de la manière suivante : une colonne pour les débits préjudices, ce qui équivaut aux offenses subies, et dans une deuxième colonne, les crédits réparations, ce qu’il fait pour rattraper les préjudices.

Dans sa vie Christie à une chouette petite amie, la Pie Grièche, des collègues de travail sympathiques, et une mère qui meurt au début. Tout ceci est écrit pour les besoin du roman, comme nous le rappelle parfois certains des personnages. À un moment, même l’auteur du livre se retrouve en tête à tête avec son héros, lui faisant part de son impossibilité à continuer le roman.

Ce livre est fort tellement il est novateur dans la construction romanesque. Parler du roman dans un roman avec un personnage tout à fait simple mais pourtant original de part l’entreprise qu’il met en place.

« Christie, l’avertissage-je, il me paraît impossible de poursuivre ce roman. J’en suis désolé.

- Ne soyez pas désolé, dit Christie gentiment, ne soyez pas désolé. Nous n’en sommes point à confondre quantité et qualité, n’est-ce pas ? Et puis, qui veut encore lire de longs romans de toute façon ? Pourquoi passer tout son temps libre de la semaine à lire un roman de mille pages alors que l’on peut vivre en seule fois une expérience esthétique comparable devant une pièce de théâtre ou un film ? L’écriture d’un long roman est en soi un acte anachronique : il se justifiait au sein d’une société et d’un ensemble de conditions sociales qui n’ont plus cours aujourd’hui.

- Je suis heureux que vous me compreniez si facilement, dis-je, soulagé.

- À partir de maintenant, le roman devrait seulement essayer d’être Drôle, Brut, et Court, dit Christie en forme d’épigramme.

- Vous me l’enlevez de la bouche, repris-je, heureux. J’ai écrit tout ce que j’avais à dire, ou plus exactement, ce sera le cas dans vingt-deux pages, alors il est clair que… »

Quidam

2004

ISBN 2 915018 05 7

Daniel Foucard, Casse

Dès la lecture de la quatrième de couverture, on souhaite se plonger dans le dernier livre de Daniel Foucard. Intriguante cette histoire, il s’agirait donc d’un casse, mais pas n’importe lequel, celui d’un artiste qui expose le butin dans une galerie lors d’une exposition collective. Très gros coup !

Avant même la lecture du livre, cette intrigue m’a fait pensé à l’exposition de Gianni Motti à la ferme du buisson, d’avril à juin 2009. La pièce était intitulée Moneybox, et l’artiste avait convertit la totalité du budget de son exposition en coupures de 1 dollar suspendues au plafond comme des guirlandes. Je n’ai vu que des photos de cette pièce, et j’en ai eu que de bons échos. Radicale, comme l’ensemble de l’oeuvre de l’artiste, elle était toute autant provocante, à une époque où la crise était dans toutes les têtes.

Casse c’est autre chose. En plus d’être le titre de la pièce de l’artiste, c’est aussi un casse d’un point de vue littéraire. Foucard nous donne à lire l’histoire grâce à des correspondances entre un guetteur et un ami très lointant du nom de Li. Le point de vue est celui du guetteur, qui conte cette folle histoire rocambolesque, ce tour joué par un artiste qui n’en est pas à son premier coup de provocation. Il est question d’un certain Basic, un artiste spécialisé dans le faux, qui sera l’auteur des faux billets, mais aussi de deux hommes Lisp, l’électricien et Python, indispensables à la réalisation du casse.

S’ajoutent à cela, une histoire amoureuse avec une jeune vietnamienne, dénommée Schème, et des échanges en post scriptum sur l’économie, les élites, les différences entre traders et tradistes… Le roman dévoilant alors plusieurs niveaux, celui du Casse, de l’histoire personnelle et ces théories. Ces deux derniers sont présents notamment pour retarder l’épilogue d’une histoire, et non pas du casse, où le mensonge règne chez chacun des personnages.

Ce roman est un véritable tour de force, le lecteur est dès les premiers mots happé par le mystère. C’est aussi un joli clin d’oeil au milieu de l’art, aux relations entre galeristes et artistes, à ceux qui vivent que pour des gros coups. « L’Occident a cette étrange particularité d’avoir balisé son champ artistique de qulificatifs peu avenants car, comme tu le sais : gothique, cubisme ou impressionismes se sont forgés à partir de critiques acerbes, même chose pour le maniérisme. »

Il ne vous reste plus qu’une chose, vous le procurer et lire ces 176 pages pour connaître le fin mot de l’histoire.

Léo Scheer Laureli

Paris 2010

Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade

Jacques Chessex, décédé brutalement en octobre dernier alors qu’il donnait une conférence sur un de ses ouvrages, signe, avec le dernier crâne de M. de Sade, une oeuvre brutale et sublime. Récemment, la Suisse, pays de l’auteur, a décidé de censuré ce roman. Là-bas, le roman est sous cellophane, avec la mention « réservé aux adultes ». Quelle stupidité !

En France, on peut feuilleter le dernier roman de Chessex avant de se le procurer, on peut parcourir les passages qui ont ébranlé nos voisins helvètes.

Dans ce livre, l’auteur nous raconte les derniers jours du marquis de Sade enfermé à l’hospice de Charenton. L’enferment ne lui empêche pas de recevoir des visites sulfureuses, où le vieillard obèse vient se faire offrir des actes de sodomies par sa chère Madeleine. Ce livre est redoutable tant il nous plonge dans la tête de Sade. Cette dernière aurait alors des effets sur ses propriétaires successifs, chacun ayant un destin tragique. Dans ce roman, le narrateur se permet même de voler le crâne du marquis, pour se l’approprier…

Mais voici des extraits, étonnants, sachant que ce livre est posthume :

« La conduite d’un homme avant sa mort a quelque chose d’un dessin au trait aggravé. Il y acquiert un timbre à la fois plus mystérieux, et plus explicite que son destin. Dans la lumière de la mort, dont le personnage ne peut ignorer entièrement la proximité, chacune de ses paroles, chacun de ses actes résonne plus fort, de par la cruauté du sursis. »

enfin l’auteur conclut le livre avec deux vers d’un poème d’Eichendorff:

« Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce déjà la mort ? »

Troublant…

Grasset

décembre 2009

ISBN 978 2 246 76611 7

B.S. Johnson, Les Malchanceux

Un livre en boîte ce n’est déjà pas commun mais quand on rajoute à cela que la lecture se fait au hasard, alors là on découvre un livre ludique et étonnant. B. S. Johnson (1933-1973) est connu pour avoir été un auteur expérimental. Ce qui ne fera pas sa richesse, hélas. Et aujourd’hui encore, rares sont ceux qui le connaissent, lui, qui voulait ne raconter que sa vie, lui qui adorait Joyce et Beckett. Très proche de ses idoles, il s’amuse avec le roman. Chacun d’eux est unique tant dans sa forme que dans son contenu. Il faut noter que les éditions Quidam font un énorme travail pour que le public français puisse lire l’oeuvre de cet auteur méconnu.

Les malchanceux se donne à lire d’une façon tout à fait étonnante, donc. Vous ouvrez la boite, et un bandeau retient quelque 27 feuillets. Seuls le premier et le dernier chapitre sont imposés, le reste est à lire dans l’ordre que l’on désire. Rien que cela, nous sommes déjà dans la révolution. Mais quelle est l’histoire ?

C’est celle d’un homme, l’auteur, qui au moment de se rendre à un match de foot, se souvient des moments passés avec un ami emporté par un cancer. Le sujet est grave, mais pas pour autant pathétique. Plus on lit, plus on a de l’empathie pour cet auteur pour qui la vie ne sera plus pareille. Les feuillets à lire s’enchaînent dans le désordre, comme ces instants qui viennent à l’esprit sans ordre chronologique. L’écriture est savoureuse, et les moments relatés sont ceux d’une amitié sincère qui ne s’éteindra qu’avec la mort. Et puis, l’auteur ponctue ce livre par des souvenirs d’avec son amour de l’époque, une femme qui le fera tant souffert. Et puis, il y a ce match de foot sur lequel il faut faire un papier.

« En y repensant aujourd’hui, je me rends compte que j’avais réagi de la même manière que Tony lors de l’enterrement religieux de son ami, j’ai oublié son nom, il y a quelques années de ça, celui qui s’est pendu, pour une expérience, une expérience ? On s’en fout, je ne faisais que reproduire sa réaction, mais en la circonstance, Tony allongé sur son lit de mort et incapable de parler, c’était pour le moins perturbant, moi qui ne voulais pas le perturber justement, mais qui tenais à ce qu’il défende ses principes, les discussions l’épuisaient, il relâchait son attention, et lorsqu’il fermait les yeux, je me levais, pensant qu’il s’était endormi, alors il se réveillait, comme s’il avait senti mon départ, et me retenait là, près du lit, parfois il dormait ou semblait perdre conscience pendant des heures, mais lorsqu’il parvenait à rester éveillé, on en profitait pour aller faire un tour, pour discuter, je me souviens que son père et son étaient occupés à réparer une voiture, enfin je crois, peut-être que c’était une autre fois, je sais plus. Le visites se confondent, tout s’enchevêtre, le superflu et l’essentiel, notre vie et son agonie. »

Quidam

2009

ISBN 978 2 915018 39 4

L’oeil de la Police


C’est en fouinant dans la librairie la Nerthe, où j’ai pris l’habitude de m’y rendre, que j’ai trouvé ce drôle d’ouvrage ; L’Oeil de la Police édité par les éditions alternatives en 2007.

L’Oeil de la Police est un journal de douze pages qui parait pour la première fois en 1908, à la belle époque. Les auteurs, Michel Dixmier (collectionneur de ce même journal), et Véronique Willemin s’attachent à nous rappeler dans quel contexte apparaît ce journal. Nous sommes dans une époque totalement houleuse, pleine de tension, agitée par une insécurité relatée par les suppléments du Petit Journal ou du Petit Parisien. À cette époque, l’insécurité est donc un nouvel enjeu politique. Aussi, L’oeil de la Police est créé au moment même où a lieu un débat sur la peine de mort, débat même qui « enflammait l’opinion publique, les milieux politiques et la presse. » C’est bien en 1907, que le gouvernement Clémenceau envisage son abolition alors même qu’une grande partie de la presse s’en indigne. Un vote la maintiendra, et les exécutions reprennent avec un rythme soutenu afin de « rattraper le retard ».
L’Oeil de la Police est un journal racoleur de par ses titres, et réactionnaires. Il donne à lire, et à voir, une société où règne violence et crimes, où seule la peine capitale est la solution. Les titres sont alléchants, « quatre exécutions capitales à Béthunes », « effroyable crime d’une mégère », « le crime d’une brute », « une marée décapitée , et les couvertures sont sanglantes, réalisées par un du de dessinateurs Raoul Thomen et Henry Steimer, avec un réalisme morbide afin d’exciter la curiosité malsaine des lecteurs. Le lectorat, parlons en, est mixte et familial, populaire et instruit. Quant à la la qualité des journaux, elle est médiocre. Tiré sur un papier de très mauvaise tenue, le journal a donc disparu, et rares sont les exemplaires disponibles à ce jour.

L’insécurité comme enjeu politique, on l’aura compris, est bien toujours d’actualité. Les dernières élections présidentielles le prouvent, et les récents chiffres rendu officiels par le ministère de l’intérieur en témoignent. L’insécurité est essentielle. Pour se hisser au pouvoir, ne faut-il pas faire peur au peuple et lui promettre un semblant de sécurité ?
Avec ce livre, on s’aperçoit que la culture du fait divers ne date pas d’aujourd’hui, qu’il va falloir un peu de temps pour que cela change. C’est si bon de faire peur. Aussi, je me suis questionné sur la probable existence d’un nouveau L’oeil de la Police, d’un journal de la sorte qui ferait dans le fait divers. Et Le nouveau détective est bien de cette trempe là, sauf qu’il ne propose pas de dessin, mais bien de réelles photos… (il a même son groupe facebook)