Né en 1971, Yves Robuschi offre une oeuvre qui interroge notre rapport au monde, notre regard sur lui, sans fioritures ni grandiloquences. Avec grandes finesses, il propose des dessins, des objets, qui nous donnent à voir le monde sous un autre angle. C’est devant ses derniers dessins, des études en forme de carnet de voyage, et des assemblages de gommes et de cailloux, que nous débutons une conversation à propos d’une boîte, de cailloux, d’effacement, de l’art et de la vie.

Falaise rouge 2005 crayon, colle, épinglé sur le mur espace nécessaire à l'installation : 65 x 50 cm
Parlons déjà de cette boîte, de 2005 que tu as eu la gentillesse de m’offrir. Il s’agit plus exactement d’une collection de cailloux en boîte. Tu sais que je l’aime beaucoup, car pour moi elle englobe une constellation de cailloux, tous minutieusement posés derrière une plaque mat en Plexiglas. Tu m’as offert aussi ce dessin qui fonctionne avec. J’aimerai que tu m’en parles un peu.
Quand j’ai réalisé cette pièce j’étais dans une période assez étrange. je veux dire par là que j’avais un problème de mise en forme. Il a été primordial pour moi de revenir aux fondamentaux, de revenir au dessin. Et je tiens à dire que j’ai mis du temps à faire cette pièce. Pour y arriver, j’ai beaucoup gardé, collectionné des cailloux. Et puis, elle fonctionne elle-même comme un fragment d’une grosse collection. J’ai mis du temps à me dire qu’il fallait englober ceci dans une boîte, à choisir les cailloux, leur disposition, tout comme à me décider de placer une plaque mat devant afin de perturber le regard. Concernant le croquis il fonctionne avec la boîte, c’était essentiel pour moi. C’est une étape importante qu’est celle du dessin, même si je ne me souviens plus quand est ce que je l’ai réalisé. À ce propos, je parle souvent de linéarité non-chronologique. Ce sont des événements qui collaborent ensemble après coups.
Le dessin n’est presque pas fini c’est comme une esquisse. Il fonctionne comme un cartel. Mais, il faut dire que je n’impose pas la monstration de cette pièce, je montre une possibilité. Ils fonctionnent ensemble mais ils sont indépendants. Je peux imaginer qu’ils ne soient pas tous les deux réunis lors d’une même exposition. L’idée aussi, c’est de ne pas tout montrer tout le temps.
C’est pourquoi je l’aime beaucoup car je trouve qu’elle englobe beaucoup de tes obsessions. Il s’agit des questions de l’échantillon, du prélèvement, de la liste ,il y a aussi celle de la collection, et puis il y a une part mystique aussi.
Ces petits cailloux sont des fragments de réel. Et puis, j’ai toujours collectionné. Je collectionnais des timbres, mais je collectionne aussi des personnages Stars Wars. Tu as pu voir une toute petite partie de ma collection tout à l’heure. Je pense que l’on collectionne toujours par le fragment. Le fragment qui renvoie à une totalité.
Comme tu le vois, je garde beaucoup. J’ai aussi beaucoup jeté. Et là, il y a un manque. En collectionnant, on répète la nécessité d’un acte dont on n’a pas forcément le souvenir.
L’art a avoir avec la collection. Et puis n’a t-on pas tous collectionné à un moment. Tu ne collectionnes pas n’importe quoi. Ici, il s’agit des cailloux. Alors, c’est étonnant mais ta boîte est à côté d’une pièce que j’ai acheté de Jean Dupuy.
Oui. Il faut dire aussi que je suis niçois comme Jean Dupuy. Et il a du certainement faire ces expériences avant moi. Les cailloux, on les collectionne tous, ils renvoient à une idée de cohésion face à la mer, à une totalité. Et puis, les cailloux voyagent, ils sont souvent transportés par la mer. Et dans le cas de cette boîte, il s’agit de recomposer une voie lactée avec quelque cailloux d’une collection. Tout ceci renvoie à notre condition humaine.
Je trouve qu’il y a quelque chose de mystérieux dans cette pièce. Le rapport que l’on a avec elle n’est pas instantané, il faut laisser venir, c’est de l’ordre de l’intimité. Finalement, le temps est important autant pour le spectateur que pour l’artiste. Avec toi on n’est pas dans l’immédiateté. Et on retrouve cela dans la plupart de tes réalisations qui sont souvent fragiles aussi, qui ont besoin d’un regard attentif.
Dans ce que tu dis, je pense à mes dessins. Je pars du principe que je sais dessiner. Mais dessiner c’est savoir regarder. Mes dessins sont souvent fragiles, et je ne les fixe pas toujours afin de laisser le temps agir sur eux. C’est une prise de risque. L’idée de la déperdition m’intéresse. Que le dessin se dégrade m’intéresse. Ils sont fragiles aussi de part leur système d’accrochage, parfois épinglés, parfois aimantés. Car l’accrochage fait sens, et il renvoie au corps.
C’est un risque réel en effet de laisser ton dessin se dégrader notamment pour tout ce qui est de la conservation. Et puis le marché de l’art, les collectionneurs, les galeristes n’aiment pas forcément une oeuvre qui va leur tomber en miettes dès qu’ils la prennent dans les mains.
Tout à fait. Le fait de ne pas les fixer est important. Mais, ça n’empêche pas que j’encadre et fixe d’autres réalisations. Mais pour certains, il est primordial de les laisser se dégrader.
Ca me fait penser au tableau Le Radeau de la Méduse (1819) de Géricault qui devient de plus en plus noir, et que l’on n’arrivera sans doute jamais à restaurer.
C’est drôle ce que tu dis. Je me suis rendu compte que dans la création j’avais un temps de maturation similaire à celui d’une grossesse. Et le dessin doit vivre sans moi. Il faut le laisser vivre. Le temps te dit vite si c’est bon ou pas. Je pense que c’est intéressant de laisser le temps agir. Aussi, j’essaie de trouver la patine des oeuvres.
J’ai envie de faire des dessins au fusain qui se dégradent. J’aimerai faire des dessins qui vivent, que je ne fixe pas, mais que je reprends à chaque fois, comme pour retrouver l’idée ou le regard originel. Je pense que ça va être une série assez difficile pour moi.
Je pense aussi à cette pièce d’Anselmo, Structure qui mange, de 1968, avec cette salade qui se fane sur le bloc de granit.
Je suis un grand admirateur d’Anselmo que j’ai rencontré une seule fois, avec qui j’ai discuté. Tu sais les gestes de l’Arte Povera, sont des gestes de paysans piémontais, sont des gestes que je connais, qui me sont familiers. Ce sont des gestes pauvres qui m’ont beaucoup influencé. Mon grand père maternel a essayé une grande partie de sa vie de créer un oeillet bleu, sur les collines de Nice, mais sans y parvenir.
Et la question du paysage est très fondamentale chez toi. Je pense à cette exposition à la galerie Martagon, avec ces dessins de paysages.
Les plus grands dessins que j’avais montré à Martagon sont fixés, mais ils sont pliables. On ne les voit jamais entièrement. Et on revient à la question du fragment dont on parlait tout à l’heure.
Yves Robuschi est bien de ces artistes qui tentent de proposer une oeuvre en mouvement permanent. À l’image de la vie, son oeuvre se fait et se défait devant nos yeux. Beaucoup plus qu’un discours sur l’art, il s’agit de questions universelles dont il est question dans ce travail.










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