Alain Séchas

Alain SéchasAlain Séchas Galerie Chantal Crousel
Jusqu’au 23 Janvier 2009

Éric Troncy : « J’ai trouvé ça formidable, c’est absolument prodigieux. »
Vincent Huguet : « Et si c’était une bonne blague ? »
Corinne Rondeau : « La peinture devient affiche. »*

La première fois que j’ai vu la nouvelle peinture de Séchas, c’était en 2008, au musée Bourdelle. Tout d’abord désorienté, puis tour à tour fatigué, et finalement blasé, j’étais rentré vidé. Il faut dire que le contexte ne prêtait pas à l’extase, faute à la nuit blanche parisienne. Un an plus tard, je revois donc de nouvelles peintures. Le retournement est radical. Finis les chats ! Place à la peinture ! Il est vrai que cette peinture a des accents expressionnistes, elle est colorée, non figurative, gestuelle, assez proche de celle d’Oehlen. Mais pour autant, c’est intriguant. On peut même se demander si ce n’est pas anachronique de faire une telle peinture au début du 21e siècle.
Il est vrai qu’elle est belle cette peinture, on se plaît à s’y perdre devant, à se laisser regarder Hurons, ou Porte d’Italie. La peinture est maîtrisée, c’est certain, elle est réalisée à l’acrylique sur de grandes feuilles puis marouflée sur toiles. Alors, est-ce une bonne blague ou est-ce formidable ?
Il n’est pas aisé pour un artiste de faire un revirement quand on vous a tellement rattaché à un travail. Finalement, Séchas ce n’était plus que les chats. Des chats, que l’on voit apparaître pour la première fois en 1996, l’artiste est alors âgé de 41 ans. L’attitude de Séchas est loin d’être anodine, elle me fait penser à celle de Jean Dupuy qui détruit une grande partie de ses toiles en 1967 avant de partir s’installer aux États-Unis et donner une toute autre direction à son travail artistique.
Il s’agit alors de ne pas s’enfermer dans un style, pour se perdre ailleurs. Il s’agit de détruire pour recommencer ; autrement. Séchas réussit un tour de force qui n’est pas commun, à l’heure où chacun tente de trouver son style. Mais, le style c’est la répétition, et la répétition c’est l’ennui, l’ennui c’est la mort. Avec cette peinture, l’artiste français donne un coup de fouet à son travail.
Mais ceux qui connaissent le travail antérieur de Séchas, savent qu’il possède beaucoup d’humour. Je pense, ici, à cette série de dessins intitulée Suicide, représentant un homme sautant par sa fenêtre et tuant, à chaque étage, ses propres voisins, d’un coup de feu fatal, jusqu’à sa propre mort. Caustique non ? Et l’exposition à la galerie Chantal Crouselne se nomme t-elle pas « En attendant la chute » ?

* (15 décembre 2009, France Culture, Tout arrive, Arnaud Laporte)

Jean-Louis Faure

i78.1250688736.gif

Phil Casoar en parle vraiment très bien dans le numéro 399 de Fluide Glacial, et je vous conseille la lecture de l’article en page 58.
Jean-Louis Faure est le petit fils de l’historien de l’art Elie Faure. Jean-Louis Faure est sculpteur, il est né en 1931, et il vit à Paris. Et jusqu’au 28 Septembre 2009, la ville de Châlons-sur-Saône propose une rétrospective de son oeuvre sous représentée.
Quand on y regarde de plus près, l’oeuvre est particulière. Les détournements sont nombreux, mais les références à l’histoire font d’elle une oeuvre finalement très singulière; comme un ovni dans le champ contemporain de l’art. On suppose donc que c’est pour ces raisons que l’on ne la voit pas assez dans nos musées nationaux. Dommage pour les autres, pour le moment c’est Châlons-sur-Saône qui se régale.
L’oeuvre est bourrée de références historiques, parfois de simples anecdotes, comme quand Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoirrefusent de serrer la main d’Arthur Koestler. Les deux intellectuels français se brouillent avec ce dernier parce qu’il dénonçait les crimes du communisme. La pièce s’intitule « Bêtise de l’intelligence : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir refusant de serrer la main d’Arthur Koestler ». Jean-Louis Faure rebondit avec l’histoire, en illustrant certains de ses passages par des assemblages très étonnants.
Je pense aussi à cette autre sculpture, « 1940. Kurt Schwitters en Angleterre, aboyant.» On sait que c’est en Angleterre que l’artiste allemand s’est refugié, fuyant les nazis qui venaient d’envahir la Norvège, où il s’était installé. C’est aussi en Angleterre qu’il va entreprendre la construction d’un nouveau projet dans l’esprit de son Merzbau, un Merzbarn. Mais Schwitters est interné dans un camp, que l’écrivain Fred Uhlman qualifie de « grande univeristé d’Europe ». Schwitters, aux dires de ce dernier, continuait son activité artistique, se construisant même une niche pour pouvoir s’y reposer, et parfois sortir et aboyer.
On le voit, l’oeuvre de Jean-Louis Faure s’approprie des événements historiques, et nous les offre à voir d’un point de vue ironique et farfelu. Avec une telle oeuvre, on n’oublie pas l’histoire, sans pour autant oublier de rire.

Richard Fauguet, un bricoleur au Plateau

Richard Fauguet, un bricoleur au PlateauC’est une première exposition personnelle au Plateau pour l’artiste français nominé pour le prix Marcel Duchamp en 2007; une exposition à ne rater sous aucun prétexte. L’oeuvre de Richard Fauguet est simple, prolifique, aux multiples ramifications. Elle est celle d’un bricoleur. Car bricoler c’est tout d’abord expérimenter, comme expérimenter la sculpture avec de la vaisselle en verre. On assemble et cela ressemble étrangement à Dark Vador. Bricoler c’est opérer avec les « moyens du bord » (Claude Lévi-Strauss), avec ce que l’on a sous la main. Bricoler c’est utiliser tout les rebuts du réel pour composer un nouveau monde, un nouveau territoire. Et Richard Fauguet de nous ouvrir les portes de son territoire si particulier.

Les familles sont nombreuses dans l’oeuvre de l’artiste; chacune correspondant à une nouvelle expérimentation. Il y a les sculptures en verre, celles de globles, celles de céramiques, les dessins avec vénilia, les collages, les vidéos ou économiseurs d’écran, les ready made comme cette rangée de tablettes en formica…

Pas question de déployer de grands moyens techniques, ou même technologiques, l’oeuvre de Richard Fauguet se fait avec simplicité et raffinement, avec poésie. Elle prouve bien que l’on peut faire beaucoup avec peu, voir avec pas grand chose, voir avec presque rien.

Le bricoleur n’est guère trop éloigné du joueur. Bricoleur c’est bien jouer ; c’est jouer avec tout un « ça peut toujours servir » minutieusement collectionner (comme cette collection d’images Panini que l’on peut faire quand on est tout petit), mais jouer avec certaines règles finalement. Jouer avec ce qui n’est pas habituel, jouer du feu pour dessiner des portraits sur des draps, ou encore dessiner des soutiens gorge sur des lasagnes, ou reprendre le Vassily de Breuer avec des tuyaux de cheminée. La poésie est bien là car « tout ce qui est poésie se développe sous forme de jeu. » (huizinga)

Jouer pour créer de nouvelles techniques, de nouveaux savoir faire. Jouer et rester toujours aux aguets avec ce que la main rencontre, ce qu’elle ramasse, ce qu’elle pourra détourner à force d’expérimentations. Avec beaucoup de poésie et de simplicité, Richard Fauguet propose une exposition singulière et l’une des plus belles de cette période estivale.

La Force de l’Art c’est terminé

La Force de l’Art , deuxième édition, c’est terminé, et l’heure est venue des bilans. Deuxième édition, d’une toute autre qualité que celle de 2006 où l’on ne respirait pas, non pas à cause du soleil étouffant, mais bien à cause du trop plein d’oeuvres. 2009, il y a moins d’oeuvres, il y a moins d’artistes. Et il y a aussi moins d’espace. Constat étrange quand on sait que la triennale parisienne se déroule sous la nef du Grand Palais, ce lieu qui accueille les Monumenta. Mais tous les espaces réservés à la quarantaine d’artistes sont minuscules, rares sont ceux qui en ressortent indemnes. Et dire qu’au tout début du projet, l’architecte Philippe Rahmsouhaitait 100 m2 par artiste. Passons donc ce ratage architectural, ce retour anecdotique au white cube.
On se retrouve donc sous la nef, avec cette « architecture » blanche. On note que la façade réalisée par Buren passe inaperçue. Dommage. Sous la verrière, on crève de chaud, surtout en cette fin de triennale. Sous la verrière, des artistes exhibent leurs forces. Le résultat n’est guère plus intéressant qu’un concours de jeunes garçons comparant leur virilité. Et chacun y va de sa petite idée qu’il transforme à grande échelle, car les moyens sont là. Les moyens sont là pour certains, étrangement ils ne le sont pas pour tous. Nous savons désormais que l’igloo de flocons de neige du Gentil Garçon a eu un coût de production avoisinant les 70 000 euros et que celui du gros cube noir se dandinant du duo Giraud et Sibony se rapproche des 100 000. (On constate déjà un fort écart entre les deux pièces, énorme écart même, pourquoi tous les artistes n’ont pas eu le même budget ?) Deux pièces anecdotiques, deux réalisations qui auraient mérité d’être recalées, ainsi l’espace pour les autres artistes aurait été plus grand. S’ajoutent à ces artistes, le kebab de Wang Du, où chacun des visiteurs se ruent pour couper un morceau de photo, et la maison découpée de Grout et Mazéas. Cette dernière semble n’être qu’un mauvais pastiche d’une réalisation du grand Matta-Clark. De plus, les artistes ont eu la savante idée d’ajouter un liquide à base de sirop sucré, un liquide dégoulinant dans les trous du plancher. Bref, vous l’avez compris l’intérêt n’est guère très grand. Avec ce genre de réalisations la Force de l’Art se rapproche du mauvais parc d’attraction. À la différence de la force de l’art, ces derniers ont le mérite  de proposer de véritables jeux où les visiteurs s’amusent réellement, sans avoir la prétention de dire que c’est de l’art. Aussi, ils y vont pour cela. Est-ce que l’on va à la force de l’art pour s’amuser ? De mon côté, ces pièces m’ont ennuyé, tout comme ces quelques sacs plastiques de couleur disposés par l’artiste Kader Attia. Ici, nous sommes dans l’une des plus belles impostures de l’évènement de l’art français. Il se dit aussi que l’artiste tiendrait à la disposition précise de chacun des sacs, jusqu’à venir très tôt le matin pour la vérifier. Et gare à ceux ou à celles qui tenteraient de les déplacer ! Ennui total, encore, avec cette pièce d’Olivier Bardin, génialement mauvaise, indigne d’un étudiant en première année des Beaux-arts, une pièce qui est censée nous interroger, nous spectateur, juste avec une série de photographies de visages.
Vous me direz que la Force de l’Art, version 2009, n’est guère trop passionnante, et vous n’avez pas totalement tord. On assiste à un évènement censé faire un état des lieux en France, et on se retrouve au milieu d’une lutte d’égos surdimensionnés, aussi gros que la boule respirante de Peinado. Jusqu’ici rien. Et pourtant, on note tout de même des pièces très belles. Je pense à James Coleman ou encore à Boris Achour. L’oeuvre de Coleman est intéressante. Il s’agit d’une vidéo, un « making-off » de la reconstitution photographique d’une gravure de Currier et Ives représentant la première bataille de la guerre de sécession. Dans cette vidéo, on remarque la constitution d’un décor, les acteurs en costumes. La fiction vient s’entremêler à un fait historique. Cela me fait penser à cette photographie de Robert Capa, « mort d’un soldat républicain »,  où l’on voit un homme foudroyé par une balle, prêt à s’écrouler. Pendant un long moment, il y a eu une grande polémique avec cette photographie, certains jugeaient qu’elle avait été orchestrée par le photographe. Mais, ses négatifs ont été retrouvés, et l’instant est véridique. Toujours est il que Coleman interroge ce que l’on nous donne à voir par le biais de photos et de vidéos. Surtout lorsqu’il s’agit de conflits où des soldats, des individus meurent.

arnaud-lr.1244150029.jpg
Je passe et j’arrive à ce que je pense être les deux meilleures propositions de la triennale parisienne. Deux duos, qui ne sont pas à leur première collaboration. D’un côté Xavier Boussiron et Arnaud Labelle-Rojoux et de l’autre Cannelle Tanc et Frédéric Vincent.
« Le miracle familier » du premier duo, est une belle histoire. « Le miracle familier » détonne par rapport aux oeuvres environnantes, « Le miracle familier » ne présente pas une oeuvre, mais des oeuvres. Cette fois, leurs rôles, aux oeuvres, changent, elles deviennent actrices d’une pièce en mouvement. Finalement, « le miracle familier » est un nouveau chapitre du manifeste de la passion triste des deux artistes ; un manifeste créé en 2005 qui  connu trois mouvements, une exposition, une soirée àBayonne et un livre, le coeur du mystère (édition particules). « Le miracle familier » est donc très proche de « les choses à leur place » que proposaient les deux compères au sein du Carré Musée Bonnat àBayonne. À l’époque, il s’agissait de reproduire une scène où défilaient les oeuvres, une scène proche du « centre récréatif et culturel espagnol » de la ville. Les deux artistes qui avaient accepté ce projet de commissariat, ont donc invité des artistes, et leurs oeuvres. « Les choses à leur place c’était une sorte de mise en abîme de la procédure spectaculaire de l’exposition qui confrontait sans hiérarchie quant à leur choix et à leur prestige des oeuvres exemplaires par leur présence. Avec au coeur de l’opération une pièce très particulière, volontairement ambiguë, le peu recommandable, quoique mythique, Coucher de soleil sur l’Adriatique du peintre fictif Boronali. » (On va encore manger froid ce soir, Sémiose édition, interview de Labelle-Rojoux par Éric Mangion, p.123) Boronali, on le retrouve au Grand Palais. On connaît le canular finement mené par Dorgeles qui fît peindre un âne et signa la toile Boronali. L’âne y est aussi, et il a un sourire presque moqueur, on tourne autour de lui et l’on peut alors bien observer son oeuvre qu’il tient entre ses pattes. Haha !
Sur scène les oeuvres se suivent. Tous les trois jours, on renouvèle les acteurs, les actrices Ainsi, se croisent des oeuvres de Philippe Ramette, d’Ernest T., de Labelle Rojoux, Pierre Bettencourt, Delphine Coindet, Manuel Ocampo…Finalement les oeuvres perdent de leur superbe, et le visiteur se voit déstabilisé dans ses habitudes de visiteur de grandes expositions qu’il faut voir à tout prix car il y a des affiches dans le métro. Les oeuvres sont convoquées sur scène, parfois d’époques totalement différentes, pour une remise à zéro des jugements de l’art, des oeuvres, et des artistes. Tout ceci se fait dans une ambiance que certains qualifieraient de kitsh ou de ringard, avec à chaque fois une nouvelle bande son. Un théâtre d’oeuvres était donc offert à voir pendant cet événement de l’art en France.
La critique on l’entend, elle murmure. « Arnaud Labelle-Rojoux est un bon historien d’art, mais là, il fait l’artiste. Et c’est trop. » Haha, c’est amusant, et ridicule ! Et alors que penser de ce binôme d’artistes qui a bousculé les parisiens dans leurs belles habitudes d’expositions. Ici, les cimaises sont absentes, ici l’art n’a pas de valeurs, ici on s’amuse et on envoie tout valser, ou tout casser. Même pas. Ce n’est même pas un geste provocateur, pas la provocation facile, celle qui est dénuée d’intérêt, non, il s’agit d’une réelle et bonne proposition sur l’art. Ici, il n’est donc pas question de montrer son engin, et de l’exhiber à tout le monde. Non, l’idée est beaucoup plus de provoquer une expérience esthétique avec un mariage d’oeuvres toutes aussi singulières.
archipel02.1244149979.jpg

L’autre duo, composé de Cannelle Tanc et Frédéric Vincent , présente Archipel. Archipel est un laboratoire, est comme un lieu où le processus de création est offert à voir. Archipel c’est en quelque sorte l’oeuvre non identifiée de la Force de l’Art. La proposition des deux artistes français fait, il faut le constater, bande à part tant elle est inclassable. CannelleTanc et Frédéric Vincent ont invité quatre artistes (Camille Henrot, Richard Negre, Youssef Tabti, Georges Tony-Stoll) à intervenir dans leur archipel, à faire une vidéo autour du Grand Palais, sur le monument parisien. Chacun des six artistes ont donc filmé et monté leur vidéo avant et pendant la Force de l’Art. Cannelle Tanc nous propose alors une série de panoramiques réalisés pendant toute la durée de la manifestation du montage au décrochage des oeuvres. La dernière partie se réalisant pendant que j’écris ces quelques lignes. Frédéric Vincent a lui choisi de faire une série en six épisodes, baptisée Crystal Palace, une série où Christophe Colomb croise l’administrateur de la tour de Babel, une série qui a pour référence l’ouvrage de Peter Sloterdijk , Le Palais de Cristal. Richard Negre a lui réalisé un film d’animation image par image, avec une quantité folle de dessins. Toutes les vidéos étant réalisées avec l’aide d’un monteur, pendant la durée de l’exposition sous les regards curieux des visiteurs.
Cette proposition est singulière, et ce n’est pas parce que je joue le rôle d’un navigateur dans la vidéo de Frédéric Vincent que j’écris cela. Une proposition finalement très généreuse. Inviter des artistes, alors que les commissaires vous ont choisi, je trouve ceci très singulier et très rare. Une proposition à l’image de ce que Robert Filliou avait fait lors de cette exposition au centre Pompidou en 1978, avec une exposition intitulée « Poïpoïdrome, Hommage aux Dogons et aux Rimbauds ». On donne, on invite, on échange. L’exposition de 1978, alors que le centre venait d’ouvrir ses portes, réunissait plusieurs artistes, Jo Pfeufer, l’ami de Filliou, Adrienne Larue, et d’autres musiciens pour des concerts, alors qu’elle aurait pu se résumer en une simple rétrospective de l’oeuvre de Filliou Bref, Archipel n’est donc guère éloigné de l’esprit du génie sans talent. De plus, il faut ajouter à cela que la proposition désacralise l’art et l’objet d’art, a sa manière. S’ajoutent aux vidéos, que l’on pouvait voir, assis confortablement dans un siège design, des photographies des vidéos de Frédéric Vincent et Cannelle Tanc. Cette dernière exhibe même une carte de Paris trouée, séparée soigneusement des espaces verts, ne laissant qu’apparaître les rues de la capitale. Des photographies, comme des objets finis, se croisant à ces vidéos en train de se faire, dans un espace côtoyant le studio de montage, tout ceci relève de l’exhibition totale du processus créatif dans chacune de ses étapes. Un processus exhibé, cassant avec la folie de l’objet d’art, avec le fétichisme de l’oeuvre et la sacralisation de l’artiste star.

Cette année, à la Force de l’Art, il y avait ceux qui avaient les moyens et les autres qui se donnaient les moyens, il y avait ceux qui avaient la force et les autres qui avaient l’Art, il y avait ceux qui se regardaient le nombril et les autres qui s’amusaient, il y avait les anecdotiques que l’histoire oublirera et les autres que l’on garde soigneusement dans sa mémoire car il nous font encore réfléchir, car il nous font encore rêver, car ils nous aident à vivre.

Salon de Montrouge, un bon cru

pauline-bastard.1241950690.jpg

Il fallait s’y attendre, le cru 2009 du salon de Montrouge est des plus exquis. Au revoir les cimaises en toile, au revoir les accrochages classiques, au revoir le surplus d’artistes, au revoir la salle des fêtes.Montrouge tient son salon avec Stéphane Corréard à la baguette.
Le casting est bon et parmi les jeunes artistes, 101 au total, il y a Pauline Bastard . Née en 1982, Pauline Bastard propose des oeuvres étonnantes, bricolées à partir des rebuts du réel. C’est avec eux qu’elle refaçonne un nouveau monde. Comme ce couché de soleil fabriqué à partir d’un vidéo-projecteur, d’une caméra et d’un morceau de plastique de couleur. Le tour est joué, la magie est là, cela donne Sunset. C’est comme cette vidéo de 2 minutes où l’on voit un destructeur de documents s’en prendre à un rouleau d’essuie-tout. On perçoit ses oeuvres réalisées avec les moyens du bord, avec des petits riens au résultat poétique.
Juste à côté d’elle, il y a Ivan Argote, tout aussi talentueux et plein d’humour. 2008, au Centre Pompidou, dans la collection permanente, le jeune homme pose sa caméra au sol, non loin de deux Mondrian, pour aller les taguer rapidement d’une vague noire. Le geste est rapide, il reprend sa caméra et file. Il y a encore cette vidéo réalisée dans le métro où il propose de l’argent aux passagers du wagon. Personne n’accepte même une petite pièce pour faire une photocopie. C’est irrésistible et plein d’humour, l’art d’Ivan Argote n’est pas sérieux, tout au contraire. Un art simple et sans complexe.
Ensuite, il y a Stéphane Vigny avec sa Perceuse à sauter. Tout est dit dans le titre, la perceuse fixée sur une colonne de parpaings, est détournée pour jouer, pour sauter par dessus son fil. Simple et efficace. De son côté, Simon Nicaise a interrogé toute une série d’homonymes du monde l’art (artistes et critiques) sur une cimaise blanche. Les réponses d’Annette Messager, Stéphane Corréard, Sophie Calle et d’autres homonymes sont croustillantes.
On peut voir aussi la peinture d’Amélie Bertrand qui a écrit à propos de son travail « chercher à penser à travers la peinture et non à peindre ce que je pense… »  Ce sont d’étranges peintures que nous propose la jeune artiste. Je pense notamment à cette pyramide de galets colorés emprisonnés par un grillage. Les paysages sont d’une grande particularité, ce qui ne nous laisse guère indifférent.

bertrand2.1241950972.jpg

Le Salon de Montrouge propose un ensemble d’oeuvres hétérogène, toutes aussi singulières les unes que les autres. Cette année, le spectateur peut davantage rentrer dans l’oeuvre des artistes sélectionnés, pour mieux la connaître. Cette année le Salon deMontrouge est de bonne qualité sans pour autant que l’on y constate une tendance. Espérons qu’avec ceci, le Salon redevienne important et que les échecs des dernières années soient vite oubliés.

Salon de Montrouge, la révolution est en marche

La 54e édition du salon de Montrouge va connaître de grandes révolutions, et je ne peux que féliciter les ambitions de la mairie pour cette grande manifestation, pour ce grand salon. (Vous pouvez lire ici ma colère contre les évènements passés.) Les dernières années font désormais partie d’une époque révolue, d’un salon  qui était fier d’afficher 190 artistes à son compteur. Mais, la renommée est retombée, et le salon de Montrouge n’était plus ce qu’il pouvait incarner. 2009 est l’année du changement. Elle profitera de deux événements importants, la force de l’art ( 24 Avril au 1er Juin 2009 au Grand Palais) , et l’exposition consacrée à Bernard Lamarche –Vadel qui se tiendra au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris (29 Mai au 6 Septembre 2009).

Stéphane Corréard est le nouveau directeur artistique du Salon deMontrouge. Grande figure de la critique contemporaine, il participe activement à la revue gratuite Particules , il est aussi collectionneur et galeriste. Il accepte donc la proposition du maire, Jean-Loup Metton, avec en contrepartie une révolution totale. Ce ne sont plus 190 artistes mais 82 qui seront présents. Fini le surplus d’oeuvres, parfois très mauvaises, fini les accrochages dans les escaliers, fini la surenchère au détriment des artistes. Stéphane Corréard a tranché. Certes ils seront moins nombreux, mais l’espace réservé à chacun d’eux sera plus grand, et ce n’est plus une oeuvre qui sera sélectionné mais un ensemble. Notons que c’est la designer, matali crasset , qui s’occupe de la scénographie du salon, dans ce tout nouveau lieu qu’est La Fabrique, ancien bâtiment industriel installé au coeur de la ville.

Moins d’artistes, plus d’espace. Nous sommes déjà heureux, et moi le premier, d’apprendre ces changements que l’on attendait sans trop y croire. Le Salon était englué dans un conservatisme fou mais il semblerait que la mairie veuille redorer son blason, et par conséquent aussi celui du salon.

Montrouge avait un salon d’art, ce n’était plus qu’une simple marque mais sans contenu, Stéphane Corréard est donc chargé de tout changer et d’y mettre sa patte. C’est donc lui, le premier, qui a feuilleté attentivement les 1000 dossiers que la marie a reçu. Le nouveau directeur artistique a fait une première sélection qu’il a transmise à son collège critique pour un nouveaux choix. À présent, ils ne sont plus que 82. Et dans ce Collège Critique, présidé par Gaël Charbau (Particules), on retrouve des personnalités comme Manou Farine (L’oeil, France Culture ), Patrice Joly (Zéro Deux ), Emmanuelle Lequeux ( Beaux-arts magazineLe Monde , Magazine), Erik Verhagen (Art Press ) … Le collège critique a donc sélectionné ces 82 artistes, et chacune de ces personnalités, au total 16, se retrouve être le parrain d’une poignée d’artistes exposant au Salon. Les critiques ont écrit un texte sur les artistes qu’ils défendent, un texte que l’on retrouve dans des mini-monographies.

Encore une révolution, l’artiste exposant au salon de Montrouge se verra remettre 300 exemplaire de sa propre mini-monographie, lui permettant alors de démarcher et de « promouvoir » son activité artistique. Autre point essentiel : les candidats à ce nouveau salon n’ont rien eu à débourser, contrairement aux autres années où les frais d’inscriptions n’étaient pas très modestes.

Ensuite, et ce n’est pas fini, des prix seront décernés par un jury présidé par Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris . Trois prix récompenseront des artistes du salon, avec une expostion en 2010 au Palais de Tokyo .

Cerise sur le gâteau, cette année le Salon de Montrouge a un invité d’honneur : Arnaud Labelle-Rojoux. Faut-il rappeler qui est Arnaud Labelle-Rojoux ? (lire ceci à propos de son exposition au Mamac à Nice). Arnaud Labelle-Rojoux (que l’on retrouvera à la Force de l’Art en compagnie de Xavier Boussiron) fait partie de ces artistes qui ne travaillent jamais (parmi eux on retrouve Jean  Dupuy par exemple, ou Jacques Lizène) c’est pour moi une grande figure de l’art en France, un artiste important, un artiste d’attitude si on tenait à le qualifier. Il intervient à la fois comme plasticien avec une oeuvre qu’il a intitulé « SatyriconMontrouge » mais aussi comme enseignant de l’École Supérieur d’art de Nice, la Villa Arson , avec une présentation collective de 15 étudiants.

Avec « Satyricon-Montrouge », il s’agit de croiser deux figures montrougiennes, d’un côté Coluche et de l’autre Raymond Federman , « écrivain reconnu sinon reconnaissable » fils de Montrouge et subissant le destin tragique qu’est la Rafle du Vel d’Hiv en 1942 (à lire notammentChut ! , où il raconte comment sa mère à sauvé sa vie en le cachant dans le cabinet de débarras).  « Satyricon-Montrouge sera surtout « un mélange des genres (peintures, sculptures, objets, textes, photos…) un pot-pourri : ce que l’on appelle en latin satura…

Avec tous ces changements, il ne serait pas étonnant de constater que le Salon de Montrouge redeviendra un événement incontournable, un événement financé par la mairie, donc autonome par rapport au ministère de la Culture. A présent, je suis fier d’être Montrougien, et j’ai hâte d’être au 29 Avril 2009 pour le vernissage !

Salon de Montrouge

Du 30 Avril au 20 Mai 2009

“La Fabrique”

51 Avenue Jean Jaurès

92120 Montrouge

Entrée libre et gratuite


Pierre Petit, l’émotion de la découverte

d-3.1236026954.gif

galerie Anton Weller Isabelle Suret
Jusqu’au 7 Mars 2009

« Demain comme hier » s’annonce comme une exposition désespérée, où le rêve n’a pas sa place, où la poésie est exlue, où l’utopie a disparue depuis bien longtemps. Or, c’est tout le contraire que nous offre Pierre Petit. Au centre de l’espace de la galerie, sept petits bancs entourent un chauffage de terrasse. Accueillants, on se laisserait tenter par s’assoir, se réchauffer, pour regarder ce qui nous entoure.
Ce qui nous entoure est étonnant. À première vue, on pourrait passer à côté de l’oeuvre de l’artiste français, « conteur d’objets » comme il aime se qualifier. À première vue, ce ne sont que des objets. Mais, la force dePierre Petit est de composer un univers poétique, juste en les entremèlant, juste en faisant dialoguer des objets divers et variés, souvent de seconde main. On pense à cette étrange sculpture ; une tour de légos multicolores, vient servir de socle à une boule, un vulgaire saladier transparent. Petit ne détourne pas, ne brûle pas, ne déchire pas, il met côte à côte des objets que l’on ne regarde plus, des objets qui habitent notre quotidien. On se réchauffe, mais la chaleur redescend vite avec ces assiettes creuses blanches, fixées au mur, éclairées par un néon vertical, lui aussi blanc. Pendant que certains passent à côté et continuent leur chemin, d’autre restent, sans pour autant tout comprendre. À quoi ça sert de tout comprendre quand il est question d’art ? Au visiteur de s’approprier les objets de Petit.

d-10.1236027020.gif

Pierre Petit assemble, rassemble des objets, pour proposer un monde, un ailleurs où la poésie se compose des rebuts du monde moderne, de ce que l’homme a égaré, de ce à quoi il ne prête plus d’importance.
Alors, on comprend la création en 1993 du pays imaginaire ; Petitland . Un pays, un ailleurs, un nulle part. Tiens ne retrouvons nous pas l’étymologie de l’utopie avec ce nulle part (Nusquama). Petitland c’est nulle part, c’est un pays, c’est une marque déposée avec comme logo un petit dauphin, et comme slogan « l’émotion de la découverte ». Un logo et un slogan que l’on retrouve sur tout un tas d’objets ; des sacs plastiques, des timbres, des jeux de cartes ou encore des badges. Le tout « prouvant » l’existence du pays Petitland.
L’art ne commence t-il pas avec la maison, avec le territoire ? Comme tout animal qui taille son territoire, Pierre Petit joue à créer son pays imaginaire, un pays où les objets revivent, et se libèrent dans de belles créations.

Les vues d’expositions proviennent de la galerie Anton Weller Isabelle Suret

Stéphane Bérard, le Fumiste

_dsc8723.1222007312.jpg

Stéphane Bérard

« Architecture, chômage, design »

Galerie Marion Meyer

En 1997, Stéphane Bérard tentait de participer aux Jeux Olympiques d’hiver de Nagano (1998) sous les couleurs de la République gabonaise. C’est dans une lettre au président du comité olympique de cette dernière, que l’artiste faisait part de son envie de participer aux J.O. sous ces couleurs, affirmant qu’il avait entrepris les démarches nécessaires pour obtenir la nationalité gabonaise.  1998, Stéphane Bérard ne participait pas aux Jeux Olympiques.
Alors farceur l’artiste ?
Dix ans plus tard, on le retrouve à la galerie Marion Meyer. Entre temps, l’artiste, originaire de Haute Provence, a fait des films, écrits des livres, fait de la musique en collaboration avec Xavier Boussiron.
Pour cette exposition parisienne, Bérard a transformé la vitrine de la galerie, impacts de balles, vitrine noircie. Le tour est joué, on se prend au jeu, et pense au pire en la voyant. Une nouvelle farce de l’artiste, bien joué. Le résultat se nomme « vitrail témoin ». Il s’agit, en fait, d’une proposition artistique pour le domaine publique. Proposition rédigée avec une grande neutralité, dans laquelle l’ironie fait fureur.
Si je vous dis « convertible », vous pensez à tout sauf à de la paille amassée au coin d’un mur peint en rouge. C’est bien la pièce design de l’artiste, une pièce que l’on imagine différente à chaque exposition, une pièce à chaque fois unique. Un pied de nez au design. Encore.
Imaginez, vous êtes dans la salle d’attente de votre ennemi le plus chère, le dentiste, pour une rage de dents. Et cette fois, sur la petite table s’entassent des revues d’art et de littérature à la place de ceux que l’on dénigre tant, que personne achète mais que tout le monde lit. « Electrochoc », est une sensibilisation à l’esthétique en salle d’attente.
« Mais ce n’est pas sérieux tout cela, voyons. » semble déjà s’étonner certains amateurs d’art. Pour Xavier Boussiron (dans le catalogue ce que je fiche, 2003), « les activités de Stéphane Bérard sont menées dans un « chenil d’hypothèses » où l’idée de sérieux est indissociable de la pureté navrante. » Bérard fait donc figure de fumiste, et tant mieux. « Le sérieux est une chose très dangereuse » disait Duchamp, la fumisterie doit être pratiquée. Quotidiennement.
A la galerie Marion Meyer, on sourit donc à la lecture, et à la vision des pièces de l’idiot Bérard. Rappelons que ce dernier est souvent cité par Jouannais dans son livre sur l’idiotie, et qu’il a fait parti d’une exposition au Domaine Pommery sur le même concept.
Sourire donc, car c’est rare en cette rentrée des galeries. L’exposition de Stéphane Bérard est l’une des plus singulières où les tendance artistiques n’ont pas lieux d’être, une exposition visible jusqu’au 25 Octobre 2008. Notons que l’artiste sera présent à la galerie le jeudi 23 Octobre pour une signature du livre «  ce que je fiche II », éditions Al Dante.

Photographie, courtesy Marc Domage et galerie Marion Meyer.

Jean Dupuy

1jdbd.1221403829.JPG

Jusqu’au 28 septembre 2008, à la villa Arson

Ils sont rares ces artistes qui changent de pratiques, refusant d’appartenir à un clan. Ils sont rares à se rebeller contre ce milieu, qu’ils affectionnent tant. Jean Dupuy fait partie de ces beaux oiseaux rares. Né en 1925, l’artiste était à l’honneur cet été dans le sud pour une rétrospective, en deux parties. Exercice difficile quand on se penche sur la biographie du dernier tant c’est varié, tant le travail fourni est dense.

D’un côté, la Villa tamaris présentait ses tableaux dits lyriques, abstraits, de l’autre, la villa Arson donnait corps au Dupuy amateur d’art et technologie. C’est donc deux artistes en un.

Dupuy, ce n’est pas seulement ces cinq petits galets qui font la ronde sur un morceau de bois que j’ai eu l’occasion d’acquérir récemment. Dupuy c’est la même originalité de Duchamp décrite par Breton (notons que les écrits sur l’art viennent de paraître en pléiade). Faire le parallèle entre les deux artistes serait un bel exercice. Ce dernier étant amorcé par François Coadou dans un texte à paraître prochainement.
Avant son départ pour New-York, Dupuy était peintre. Peinture lyrique, proche de Degottex, tout pour réussir. Mais, la peinture ne l’intéresse plus, le lyrisme non plus, le gestuel non plus. Il finira donc par un pied de nez à cette mouvance, des reprises de gestes. Une giclée de peinture est photographiée puis projetée sur une toile. Hop le tour est joué.
Après ce coup, Dupuy s’exile à New-York, en 1967, capitale de l’art. Là-bas, il rencontrera les plus grands, là-bas ces œuvres seront différentes, Dupuy fait de l’art technologique. A la villa Arson, était présente une des plus grandes réalisations de l’artiste. Grande par la taille mais aussi par le scandale qu’elle a suscité. Fewafuel (fire earth water air) est une machine crée en 1970, qu’il expose en 1971 au Country Museum of Los Angeles. Un moteur diesel est fabriqué pour l’occasion par Cummins Engine Co2, dans lequel il « montre les 4 éléments en état de marche, principalement le feu venant de la chambre à combustion vu dans un miroir placé à l’extérieur du moteur et dans un grand vase en verre, placé à la sortie du pot d’échappement, la terre, sous la forme de débris polluants, dénonçant ainsi la pollution du moteur. » La pièce fait donc du bruit pour l’ouverture de l’exposition. C’est le lendemain même que l’entreprise exigera le retrait de Fewafuel.

3jdbd.1221497969.JPG

« A la bonne heure ! », titre de l’exposition niçoise, nous propose d’autres pièces.  Ainsi, le visiteur se voit offrir une fève en chocolat tout en humant du chocolat chaud fondu. Cette expérience interactive rappelle une plus ancienne menée avec une pastille de violette, en sentant l’odeur de la même fleur. Oui, l’observateur perd la perception de ses deux sens. Autre pièce importante, et non des moindres, Lazy Susan, de 1979. Une pièce prêtée pour l’occasion par le Frac Bourgogne. Ici, ce n’est plus la technologie qui hante la pièce mais plus le bricolage, pratique favorite de l’artiste. Deux échelles, une roue de bois, un roulement à billes, bloqué par un cadenas. Mais, l’artiste soutient que la roue tourne puisque la terre tourne elle. Avant avoir gouter la fève, le visiteur aura fait tomber un boulon sur un pavé et regarder à travers des lunettes astronomiques pour voir et entendre un disque vinil tourné. Le visiteur est actif, il se balade dans l’art de Dupuy.

11jdbd.1221499944.JPG

Je reviens donc à mon introduction. Dupuy est bien une figure rare de l’histoire de l’art. Un artiste inclassable dans les mouvements, un artiste qui me rappelle Robert Filliou (avec qui il a eu une correspondance), et cette futile box (multiple de 1977 composé d’une boite et d’une balle trop grande pour rentrer à l’intérieur). Oui, Dupuy, c’est cet artiste qui refuse de se laisser enfermer par une pratique (la peinture) par une galerie (Sonnabend ). A chaque fois, Dupuy se relance, pour se mettre en danger. Comme lorsqu’il débute la performance, alors que cet acte est mineur dans l’histoire de l’art. Jean Dupuy, c’est cet artiste tellement historique, tellement actuel.  En plus de ses cailloux qu’il colle, ou de ses anagrammes qu’il continue de pratiquer, c’est aussi son attitude qui influence. Jean Dupuy est bien un artiste d’attitude ( art d’attitude est un terme lancé par Lizène et repris par Ben, ou inversement).

Notons, qu’à cette occasion, que les éditions Sémiose ont édité deux jolis catalogue sur Jean Dupuy.

Les photographies sont de Jean Brasille.

Arnaud Labelle-Rojoux, un artiste qu’il est bien!

Arnaud Labelle-Rojoux, un artiste qu'il est bien!
Je profite du dernier jour de son exposition parisienne pour écrire un texte sur Arnaud Labelle-Rojoux.
Le rire est le sale de l’homme !
 Arnaud Labelle-Rojoux , souvent qualifié de petit-fils de Duchamp, était grandement à l’honneur ces derniers mois. Récemment, on pouvait le voir en performance à la villa Arson (pour l’exposition « ne pas jouer avec les choses mortes »), il était aussi à Nice, au Mamac , pour « on va encore manger froid ce soir ». Il assurait brillamment aussi l’écriture d’un livre récemment sorti aux éditionssémioseesthétique du sentimentalisme .
L’actualité parisienne était à la galerie Loevenbruck . « Quoi ? encore une exposition ? » se présente comme un échantillon de l’exposition niçoise. Moins réussie, elle propose tout de même de beaux dessins, on pense notamment à ce cerveau dessiné de mémoire. L’intérêt, ici, n’est donc pas de critiquer l’exposition parisienne, mais beaucoup plus d’écrire (une première fois) sur cet artiste, Labelle-Rojoux le trublion.
Labelle-Rojoux, je l’ai découvert récemment, au Palais de Tokyo , pour « Notre histoire », en 2006. Une année auparavant, j’avais vu son exposition à Loevenbruck, « c’est quoi c’est dégueulasse ? » Trois ans, ça passe vite.
Labelle-Rojoux, c’est le rire c’est le sale de l’homme ! A bas l’esthétique léchée, lisse, lui, c’est sale, et de très mauvais goût ! Comme si Labelle-Rojoux écartait tout le bon goût qu’on lui a inculqué. « Mon adolescence s’est faite sur le rejet de cette double appartenance, bourgeoise et historique, tout en sachant que je n’échapperai ni à l’une ni à l’autre. » (voir catalogue)
Passé l’aspect biographique que l’on perçoit nettement dans son œuvre, on décèle toutefois une envie de multiplier les pieds de nez, comme une révolte permanente. Labelle-Rojoux, c’est le crado, les sculptures ne sont pas attirantes, et heureusement. Depuis quand l’art est attirant ? Il n’y a donc plus de contemplation, c’est fini ça. Alors, dans ce cas, oui, il peut faire partie de ces héritiers de R.Mutt. Mais, si l’on cherche une filiation, et si l’on en désire une coûte que coûte, je la perçois vers Francis Picabia, lui qui écrivait que « les gens sérieux ont une petit odeur de charogne. » Et Labelle-Rojoux applique a perfection le conseil du dadaiste, « la propreté est le luxe du pauvre : soyez sale. »
Si on s’attarde légèrement sur cette exposition niçoise, on décèle alors plusieurs pistes.
Labelle-Rojoux est le roi de la composition. Deleuze et son compère Guattari disent que « l’art c’est avant tout composition » (Qu’est ce que l’esthétique ?), Labelle-Rojoux le prouve avec ses murs. Il compose alors des œuvres à partir de pièces réalisées à des périodes différentes. Le tout faisant alors œuvre le temps de l’exposition. Ainsi, se croisent des dessins des sculptures, et aussi des écritures. L’écriture n’étant pas que littéraire, elle est aussi graphique.
« Depuis le milieu des années 90, d’abord sur le sol, puis sur les murs, les pièces que je mets en page donc, ou en scène, appartiennent, il faut le dire, à des périodes diverses, ce qui tout finalement s’équivaut. J’intègre des oeuvres des années 80, autant que des toutes récentes. C’est un «mix » ou un « remix » constant. »
Ainsi, Labelle-Rojoux compose à l’aide de plusieurs morceaux de son œuvre, une œuvre fictionnelle visible, sur un mur, le temps de l’exposition. L’artiste français créé son propre territoire. Notons qu’il est le premier à établir une histoire de la performance avec l’acte pour l’art (livre en attente de réédition). Rares sont ces artistes qui savent être passionnant dans leurs écriture littéraire.
Labelle-Rojoux, c’est le non-artiste de Kaprow (lire l’art et la vie confondus), c’est le spécialiste du mauvais goût. Une sorte de cancre qui évolue dans la classe des artistes contemporains. Lui c’est l’attitude de l’art (comme chez Lizène et Lebel) qui prend le dessus plutôt que l’attitude de l’artiste en vogue.
Labelle-Rojoux, c’est « l’anti-héros »par excellence (comme le lui propose E. Mangion dans cette interview), ou un « Héros de poussière » pour reprendre Taroop & Glabel. C’est un artiste capable d’organiser un chaos fait de pièces de tout genre, un artiste qui s’essaie « chaque jour à rater une œuvre d’art avec une succès certain », (Noguez, comment rater sa vie en 11 leçons), un « artiste de variété » (d’après lui).
Pour conclure (car ce texte en annonce d’autres), Labelle-Rojoux fait figure d’artiste indéfinissable, impossible à enfermer dans une catégorie, aux pratiques multiples, brouillant les pistes, parfois irrévérencieux. Et c’est tant mieux!

Labelle-Rojoux, on veut manger froid tous les soirs !