B.S. Johnson, encore

Samuel Beckett, à propos de B. S. Johnson : « Un écrivain des plus doués et qui mérite bien plus d’attention qu’il n’en a eue jusque-là. »

Et je me permets de revenir à B. S. Johnson, dont je parlais récemment avec Les Malchanceux. Dans ce roman, tout à fait singulier encore une fois, nous est narrée la vie d’un certain Christie Malry. Christie est un homme simple, gentil. Il cherche à gagner de l’argent, se retrouve employé dans d’une banque puis facturier dans une entreprise de bonbons. C’est au cours de son apprentissage en comptabilité qu’il fît la connaissance avec le principe di « en Partie Double ». Finalement, il décide de se l’approprier, d’en faire son système de vie, désormais il tiendra ses comptes de la manière suivante : une colonne pour les débits préjudices, ce qui équivaut aux offenses subies, et dans une deuxième colonne, les crédits réparations, ce qu’il fait pour rattraper les préjudices.

Dans sa vie Christie à une chouette petite amie, la Pie Grièche, des collègues de travail sympathiques, et une mère qui meurt au début. Tout ceci est écrit pour les besoin du roman, comme nous le rappelle parfois certains des personnages. À un moment, même l’auteur du livre se retrouve en tête à tête avec son héros, lui faisant part de son impossibilité à continuer le roman.

Ce livre est fort tellement il est novateur dans la construction romanesque. Parler du roman dans un roman avec un personnage tout à fait simple mais pourtant original de part l’entreprise qu’il met en place.

« Christie, l’avertissage-je, il me paraît impossible de poursuivre ce roman. J’en suis désolé.

- Ne soyez pas désolé, dit Christie gentiment, ne soyez pas désolé. Nous n’en sommes point à confondre quantité et qualité, n’est-ce pas ? Et puis, qui veut encore lire de longs romans de toute façon ? Pourquoi passer tout son temps libre de la semaine à lire un roman de mille pages alors que l’on peut vivre en seule fois une expérience esthétique comparable devant une pièce de théâtre ou un film ? L’écriture d’un long roman est en soi un acte anachronique : il se justifiait au sein d’une société et d’un ensemble de conditions sociales qui n’ont plus cours aujourd’hui.

- Je suis heureux que vous me compreniez si facilement, dis-je, soulagé.

- À partir de maintenant, le roman devrait seulement essayer d’être Drôle, Brut, et Court, dit Christie en forme d’épigramme.

- Vous me l’enlevez de la bouche, repris-je, heureux. J’ai écrit tout ce que j’avais à dire, ou plus exactement, ce sera le cas dans vingt-deux pages, alors il est clair que… »

Quidam

2004

ISBN 2 915018 05 7

B.S. Johnson, Les Malchanceux

Un livre en boîte ce n’est déjà pas commun mais quand on rajoute à cela que la lecture se fait au hasard, alors là on découvre un livre ludique et étonnant. B. S. Johnson (1933-1973) est connu pour avoir été un auteur expérimental. Ce qui ne fera pas sa richesse, hélas. Et aujourd’hui encore, rares sont ceux qui le connaissent, lui, qui voulait ne raconter que sa vie, lui qui adorait Joyce et Beckett. Très proche de ses idoles, il s’amuse avec le roman. Chacun d’eux est unique tant dans sa forme que dans son contenu. Il faut noter que les éditions Quidam font un énorme travail pour que le public français puisse lire l’oeuvre de cet auteur méconnu.

Les malchanceux se donne à lire d’une façon tout à fait étonnante, donc. Vous ouvrez la boite, et un bandeau retient quelque 27 feuillets. Seuls le premier et le dernier chapitre sont imposés, le reste est à lire dans l’ordre que l’on désire. Rien que cela, nous sommes déjà dans la révolution. Mais quelle est l’histoire ?

C’est celle d’un homme, l’auteur, qui au moment de se rendre à un match de foot, se souvient des moments passés avec un ami emporté par un cancer. Le sujet est grave, mais pas pour autant pathétique. Plus on lit, plus on a de l’empathie pour cet auteur pour qui la vie ne sera plus pareille. Les feuillets à lire s’enchaînent dans le désordre, comme ces instants qui viennent à l’esprit sans ordre chronologique. L’écriture est savoureuse, et les moments relatés sont ceux d’une amitié sincère qui ne s’éteindra qu’avec la mort. Et puis, l’auteur ponctue ce livre par des souvenirs d’avec son amour de l’époque, une femme qui le fera tant souffert. Et puis, il y a ce match de foot sur lequel il faut faire un papier.

« En y repensant aujourd’hui, je me rends compte que j’avais réagi de la même manière que Tony lors de l’enterrement religieux de son ami, j’ai oublié son nom, il y a quelques années de ça, celui qui s’est pendu, pour une expérience, une expérience ? On s’en fout, je ne faisais que reproduire sa réaction, mais en la circonstance, Tony allongé sur son lit de mort et incapable de parler, c’était pour le moins perturbant, moi qui ne voulais pas le perturber justement, mais qui tenais à ce qu’il défende ses principes, les discussions l’épuisaient, il relâchait son attention, et lorsqu’il fermait les yeux, je me levais, pensant qu’il s’était endormi, alors il se réveillait, comme s’il avait senti mon départ, et me retenait là, près du lit, parfois il dormait ou semblait perdre conscience pendant des heures, mais lorsqu’il parvenait à rester éveillé, on en profitait pour aller faire un tour, pour discuter, je me souviens que son père et son étaient occupés à réparer une voiture, enfin je crois, peut-être que c’était une autre fois, je sais plus. Le visites se confondent, tout s’enchevêtre, le superflu et l’essentiel, notre vie et son agonie. »

Quidam

2009

ISBN 978 2 915018 39 4