UNE HISTOIRE DE STEPHANE LECOMTE par Magda
Stéphane Lecomte se réveilla tout habillé. Celui lui était inhabituel.
Il avait une faim d’ogre. Mais il résolut, comme il était artiste de métier, de se livrer d’abord à un sain exercice de créativité.
Car la créativité est une affaire d’entraînement quotidien, comme le savent la plupart des artistes.
Ainsi Stéphane Lecomte se leva de son lit et sortit de son appartement sans même se brosser les dents. Il descendit les cinq étages de son immeuble parisien. Au pied de l’escalier, il échauffa ses membres comme il se doit en s’appuyant contre la rampe. Pour un artiste, Stéphane Lecomte était drôlement souple.
Il entreprit de gravir les marches. Il croisa la voisine qui descendait avec son chien et qui fut tout étonnée de le voir monter intégralement vêtu. Mais Stéphane Lecomte n’avait nullement honte. Les artistes, comme on sait, sont des gens sans aucune pudeur.
Une fois arrivé au cinquième étage, il rentra chez lui, prit une feuille de canson, un pinceau, de l’aquarelle, et traça les mots suivants :
Performance dans les escaliers
J’ai monté les escaliers habillé
Et cela le remplit de fierté. Stéphane Lecomte n’était pas un des ces artistes que la frustration guette après chaque accomplissement. Il savait jouir de ses efforts.
Pour se féliciter, il voulut s’offrir un petit-déjeuner conséquent.
Il se rendit dans la cuisine et ouvrit la porte du frigo. Il se demanda s’il voulait manger le roc de marbre à roulettes, mais il n’avait pas envie de sucré. « Je dois me sustenter pour de bon », se disait-il. « Il me faut de la viande, de la vraie. »
C’est alors que le visage déconfit de la voisine lui revint en mémoire. Non pas qu’il eut envie de manger la voisine, qui n’était pas son genre avec son look punk. Mais il revit la laisse qu’elle tenait dans la main, et au bout de cette laisse, le chien de la voisine. Un joli colley, c’était.
Il sut qu’il devait manger ce colley coûte que coûte.
Il se dit qu’il amadouerait mieux la voisine s’il portait une tenue plus décente. Il n’avait pas raté le regard choqué de la jeune femme dans l’escalier, lorsqu’il avait audacieusement gravi les marches habillé.
Il n’avait pas de marcel, bien qu’il affectionnât la Méditerranée. Il n’avait pas non plus de peignoir, car sa peau séchait naturellement très vite après la douche. Mais il avait une robe de chambre héritée de l’ancien locataire, un truc pas croyable en soie, imprimé british. Comme c’était le même imprimé que le papier peint de la cuisine, l’ancien locataire en avait fait cadeau à Stéphane Lecomte.
Ainsi attifé, il courut à la recherche de la voisine.
Il la trouva qui crachait au visage d’un important galeriste de la place des Vosges. Le galeriste enregistrait la vitesse des crachats dans un mémo-enregistreur à l’aide d’un chronomètre. Stéphane Lecomte se demanda si ce n’était vraiment qu’une performance, car il avait eu vent des penchants sexuels étranges du galeriste. Ce n’était peut-être qu’un job pour la voisine, qui n’avait jamais le moindre sou.
Pendant ce temps, le colley pissait contre un arbre du square de la place des Vosges, comme un révolutionnaire.
Stéphane Lecomte détaillait la bête. Belle et élégante fourrure orange et blanche, museau brillant, oreilles pointues et fournies. Il imaginait déjà le menu. Un lit de lentilles, et dessus, l’animal. Un repas simple et paysan. « Ce soir, colley aux lentilles », se répétait-il.
Le chien était sans laisse, et s’éloignait de sa propriétaire. Dans sa robe de chambre, Stéphane Lecomte se félicitait de n’avoir même pas à distraire l’attention de la voisine. Il lui suffirait d’enlever le colley.
Mais voilà que la punkette se mit à siffler pour rapatrier la bête qui rappliqua ventre à terre. La voisine, le chien et le galeriste rentrèrent dans la galerie de ce dernier, mais Stéphane Lecomte n’osa pas les suivre, car il avait peur d’être reconnu par l’homme.
En effet, l’an dernier, Stéphane Lecomte s’était livré à une performance extrêmement périlleuse, pour le compte de ce galeriste, au Salon de l’Auto. Les médias avaient répondu à l’appel. La performance serait diffusée en direct. Stéphane Lecomte n’avait pas droit à l’erreur.
Il devait demander le prix de la grosse berline Mercedes à la jeune femme en jupe courte qui était allongée dessus.
Mais à son approche, la jeune femme s’était mise à hurler que c’était du harcèlement sexuel. La sécurité avait viré Stéphane Lecomte et le galeriste avait été accusé de pornographie.
Aussi, Stéphane Lecomte s’éloigna de la place des Vosges.
Mais il se souvint en chemin d’un petit boui-boui où l’on servait des plats sans prétention. Il s’y rendit les mains dans les poches et y commanda un dauphin-frites tout simple.
Car Stéphane Lecomte n’était pas de ces artistes à qui il faut des mets délicats et hors de prix en compagnie d’hommes politiques influents. Il savait se contenter de l’essentiel.


























Les derniers commentaires