Ernest T., entretien avec Jean-Yves Jouannais, extrait

Ernest T. l'amateur

Ernest T. est l’artiste invité du 55e salon de Montrouge. À cette occasion, nous pouvons lire dans le catalogue, en plus du très beau texte de Natacha Pugnet, un entretien avec Jean-Yves Jouannais.

Aux questions « Êtes vous quelqu’un d’en colère? Est-ce que la colère vous concerne? » Voici ce que l’artiste répond:

« Non, pas du tout. Les choses m’amusent. le système tel que je le dépeins, tel que je le critique aussi, me distrait plutôt. Il y a bien sûr des comportements qui m’irritent, des comportements de certains artistes. Et ce n’est pas qu’une question de génération. Mais, ils ont en commun de se poser en maîtres, de s’y croire. Ils sont pesants, ils ont un discours tout fait. Ils assènent des formules de publicitaires, le concept, le questionnement… Ils ne s’entendent jamais parler!

Et puis il y a la médiatisation à outrance. Ces jours-ci, les expositions Boltanski au Grand Palais et au MAC/VAL, l’avalanche d’interviews dans la presse le feraient passer pour un stakhanoviste. Ou alors il s’agit d’un entretien-type X fois dupliqué! Et pas un bémol, pas un article pour critiquer.

Au final, tout n’est qu’un jeu médiatique. Buren se targuait, il y a déjà plusieurs années, d’avoir fait plus d’expositions que Sol LeWitt. L’art, c’est comme la vie actuelle, on ne parle pas de la pertinence des oeuvres, mais de ce qu’elles coûtent en production et des sommes qu’elles atteignent en ventes publiques. »

Enfin, j’aime beaucoup la conclusion de Natacha Pugnet:

« Si les jeunes artistes devaient chercher au salon de Montrouge quelque forme de confort, Ernest T. ne les y aidera certainement pas. En revanche, pour ceux qui sauront comme lui ne pas se prendre trop au sérieux et ne pas se laisser aisément catégoriser, peut-être sa démarche sera-t-elle de quelque utilité. Non pas comme modèle bien sûr, mais comme objet de spéculation, intellectuelle, cette fois. Car ses « articles de démonstrations » sont tout sauf de la camelote que l’expression semble désigner. Si la démonstration est faite, c’est celle d’une position résolution critique, qui permet en tour au regardeur de faire l’épreuve de son jugement et de sa liberté. »

La vie possible de Christian Boltanski

Parus fin 2007, les entretiens de Catherine Grenier avec Christian Boltanski m’ont réconcilié avec l’artiste français. Il est vrai que je suis resté sur ma faim avec Monumenta. L’artiste nous parlait d’émotion, et j’y ai rien ressenti. Je suis sorti du Grand Palais indemne. Pour moi, ce que Christian Boltanski a proposé au Grand Palais ne fonctionnait pas. Il y a un quelque chose d’indicible, mais je n’ai pas été sous le charme et l’émotion ne m’a pas transporté devant ces alignements soignés de vêtements, devant cette montagne de couleur de tissu dans laquelle venait piocher une petite pince. J’ai trouvé qu’il manquait quelque chose, ou qu’il y en avait trop. Malgré tout, en l’écoutant, ou en le lisant dans les interviews qui venaient alimenter toute l’exposition, je trouvai son idée de collection de battements de cœurs plutôt belle et minimale. J’aurai peut-être aimé juste écouter cette collection plutôt que d’assister à cette surenchère spectaculaire.

Passons. Des amis m’ont conseillé la lecture des entretiens. Je constate qu’à sa sortie, j’avais omis de me le procurer, beaucoup plus occupé à des tâches universitaires. Ces derniers jours, je les ai donc lu. Notons, qu’à l’occasion de Monumenta, les éditions du Seuil ont publié une version augmentée de quelques pages au sujet de l’exposition parisienne. Ici il s’agit de la première édition.

Il faut le dire tout de suite, ces entretiens sont passionnants. Que l’on soit adepte ou non du travail de Christian Boltanski, il faut constater leurs intérêts aussi bien dans ce qu’ils témoignent de la vie de l’artiste mais aussi de ses préoccupations, de ses ambitions, et de ce discours qu’il façonne, qu’il travail en vue de la postérité.

Le livre est divisé en dix-sept chapitres, nous débutons avec l’enfance, pour continuer avec les mythologies personnelles ou encore le miracle de la réussite et terminer avec un catalogue raisonné. Ce dernier chapitre faisant référence aux archives que l’artiste entreprend avec Bob Calle.

Christian Boltanski est né en 1944 d’une mère corse et chrétienne et d’un père juif, tous deux rescapés de la guerre, son père caché sous le plancher de la maison pendant un an et demi. Très tôt le petit Christian n’a pas aimé l’école et il avait « un sentiment de différence, qui est d’ailleurs, (il) pense, lié au sentiment d’artiste. » Après la guerre, sa mère étant écrivain, son père psychologue, Boltanski, qui n’allait donc pas à l’école faisait des objets en pâte à modeler, « comme en font les enfants débiles ». Mais le fait qu’un jour son frère Luc lui dise « C’est joli ce que tu as fait… » change tout. C’est à cet instant qu’il a décidé d’être artiste.

Grâce à sa mère, Boltanski tien une galerie, et rencontre des artistes comme Jacques Monory et Jean Le Gac. C’est d’ailleurs avec dernier qu’il aura une grosse activité, des expositions collectives, des livres. Il rencontre, plus tard, la non moins connue Sonnabend, avec une exposition avec Sarkis dans laquelle il montrait « les Reconstitutions d’objets », des objets de son passé refaits de mémoire. Il exposera plusieurs fois dans la galerie américaine, sans pour autant que ce soit des succès. Les entretiens relatent la vie de cet artiste qui a commencé à faire des expositions dans des petits musées, notamment avec Le Gac, où il présentait des boîtes ou des vitrines. En 1968, alors que des groupes comme Fluxus agitaient l’art, Boltanski présentait « La vie Impossible ». Il a « vingt-quatre ans en 1968, quand j’ai fait l’exposition au Ranelagh, et j’étais mentalement un ado de dix-sept ans. Très romantique comme ils le sont, violent avec soi-même, déprimé… Je mettais des pièges pour essayer de tuer. J’avais un retard mental certain, de cinq ans ou plus. J’habitais encore chez mes parents.  » Et Fluxus qui agit, appartient à une autre génération que lui, avec des artistes qu’il ne rencontrera pas pour autant. Aussi, les évènements de mai 1968 n’ont pas d’incidence sur lui. Pour lui, la politique est un divertissement, « j’ai vraiment été toute ma vie obsédé par l’idée qu’il ne faut surtout pas se divertir. »

Boltanski rappelle très justement qu’il n’y a « aucun progrès en art, il y a juste un déroulement, les sujets artistiques sont toujours les mêmes depuis le début des temps, et il n’y en que cinq ou six: la recherche de Dieu, le sexe, la mort, la beauté de la nature…Chaque artiste parle de la même chose que ses prédécesseurs, mais en employant les mots de son temps. » Dans ce livre, l’artiste parle de ses œuvres, ses « Inventaires », ses boîtes qu’il achetait aux puces pour ses œuvres, de ces « Saynètes comiques » que j’affectionne tout particulièrement. « Je voulais créer une rupture. J’avais fait « L’Album de photographies de la famille D. » , puis les « Inventaires », etc. Le truc avait bien fonctionné, les gens avaient trouvé ça bien, et ils m’avaient mis une étiquette « proustienne ». Furieux de cette étique, en 1974 j’ai fait les « Saynètes comiques », pour dire « Tout ça n’est qu’une plaisanterie… ». J’essayais de casser la baraque pour lutter contre ce côté passéiste et aussi rompre le lien avec le groupe auquel j’étais lié. Je ne me reconnaissais plus dans le discours de Günter Metken sur les « traces », j’éprouvais une sorte de ras-le-bol total, je voulais m’échapper. » Les influences sont nombreuses pour ces saynètes, il y a Gilbert and George, Jacques Caumont, et les films de Karl Valentin. L’artiste casse son style en racontant son enfance d’une manière clownesque. « Elles sont entièrement fictives, elles sont très « clichés ». J’ai une grande admiration pour Babar, et c’est du Babar: le papa est méchant, le grand-père est gâteux, les enfants vont à l’école… Comme dans « L’Album de photographies de la famille D. » ça décrit la vie la plus « normale » qui soit. Par exemple, parmi mes grands-parents, je n’ai connu que ma grand-mère paternelle; or, dans les « Saynètes » il n’y a pas de grand-mère, il y a un grand-père. Donc c’est vraiment très faux. Tout est totalement inventé, ça tourne autour d’une enfance tout à fait commune avec parfois, ce qui m’amusait des allusions vaguement psychanalytiques. Par exemple, je regarde par la serrure de ma mère qui se lave dans la salle de bains, ou encore, je découvre sur la plage un truc ignoble et je pousse un grand cri… »

Ensuite, on apprend comment le petit Christian est devenu l’artiste qu’il est aujourd’hui, en ratant des expositions, en expérimentant, en bricolant, en se rendant compte que le lieu d’exposition avait une grande importance, en voyant un artiste comme Beuys comme un père. « Un de mes vrais pères est Beuys, un artiste qui a été détesté en France. » « Beuys était un grand mystique et ne l’étais pas. Et je pense qu’à ma manière je suis un grand mystique, et en même temps je suis d’une légèreté prodigieuse. » On apprend la relation de son art avec la Shoah, un drame qui touche le monde entier, qui fait partie de nos mémoires, alors que lui n’est que très rarement allé dans une synagogue, et se définit comme chrétien.

« Il ne s’agit pas d’être un bon artiste, il s’agit d’être un grand artiste. » Et le lecteur ressent bien cela dès les premiers mots de l’artiste, dès son enfance, l’art a toujours été présent chez lui. Avec ces entretiens, il ne s’agit d’établir une morale à la Boltanski, qui avoue n’avoir jamais touché à la drogue, boire très peu, qui ne se sent pas l’âme d’un révolutionnaire, mais bien de comprendre, ou de pénétrer l’œuvre d’un artiste par son discours, par ce qu’il nous raconte. Car c’est bien là ce qu’il nous intéresse. On décèle bien chez l’artiste sa volonté d’insister sur des mots concernant son œuvre. Il parle souvent d’émotions, et chacun de nous sait que plus tard, quand l’artiste ne pourra plus répondre à nos questions, à d’autres entretiens, ce sont ses mots que l’on collera à son œuvre, et émotion en fera partie. Boltanski, comme dans son œuvre, se fabrique une histoire, une vie, elle est peut-être vraie, elle est peut-être fausse. « Dans « art » il y « artifice », l’art est toujours lié au mensonge. Le mensonge arrange la vie et la rend plus belle, et comme on ne sait pas ce que c’est la vérité, ce n’est pas très important. »

visuel extrait de la série des « saynètes comiques ».