Souvent ça commence dans la marge. On gribouille sans trop savoir où ça ira. On gribouille, on noircit la marge, et le dessin vient briser cette rouge et stricte ligne verticale qui vient le séparer du reste de la feuille. Souvent ça commence dans la marge. Souvent ça reste dans la marge.
C’est bien cette maîtresse qui rappelle à ses écoliers : à vos rangs ! Ce sont ces derniers qui se chargent de le tenir, le rang, armés de leurs chaises colorées.
Frédéric Lecomte est de ces artistes qui vous surprennent, un de ces artistes poètes, un de ces artistes que l’on aime tant. Frédéric Lecomte présente ses tous derniers dessins à la galerie Claudine Papillon jusqu’au 23 Décembre 2009.
À la galerie, on peut y voir huit nouveaux dessins appartenant à la grosse quarantaine que l’artiste a réalisé ces derniers mois. Dessiner comme pour revenir aux fondamentaux, comme pour revenir à ce crayon, à ces feuilles blanches. Dessiner pour faire avec peu, pour faire beaucoup avec peu. Dessiner sur le monde. La panique devant la feuille blanche, le dessinateur l’a, et Frédéric Lecomte l’a eu aussi. Tracer ce trait, et ne pas y revenir. Noircir cette feuille, mais ne pas la salir. Pour dessiner les contours du monde. Ou pour le redessiner. Je pense ici à ces pendants. Juste des découpages des quatre coins de monde, assemblés et fixés simplement. Ils pendent et flottent. Simplement, comme pour souligner la fragilité ambiante.
C’est donc ce premier trait qui fait si peur, qui fait trembler. Mais il faut se lancer et puis partir. Il faut se lancer, et puis laisser « pourrir ». « Pourrir » c’est le verbe utilisé par Frédéric quand il parle de cette action de mise à l’écart du dessin, comme pour le laisser libre, le laisser vivre, le laisser mûrir, comme un bon fromage. Un fromage, on en retrouvera un tellement bon plus tard. Le dessin pourrit, et il faut le reprendre, le revoir, à nouveau. Il est là devant vos yeux, et c’est ça. Tout s’emboite. Mais il manque une dernière étape : la découpe. Et là, la panique redémarre, la peur du mauvais geste, du geste de trop, de ce geste qui fera tout basculer. Dessiner, comme découper, c’est savoir s’arrêter.
Jusqu’à présent, je connaissais les vidéos de Frédéric Lecomte. Des vidéos où il deshabille le blanc par exemple. Des vidéos où le découpage était déjà bien présent. Un découpage qui deshabillait l’image d’un surplus. Les vidéos, que l’on peut voir aussi en ce moment à la galerie, ont cette singularité toute particulière que je n’ai pu m’en décoller. Elles ont cette force qu’elles intriguent le spectateur, qu’elles l’hypnotisent vers un ailleurs. Les vidéos ne sont pas des clips, les vidéos sont celles d’un dessinateur qui joue avec des images animées volées sur l’écran de télévision. Découper, que ce soit avec la lame d’un cutter ou à l’aide d’un logiciel informatique, reste de l’ordre du dessin. Dessiner comme découper c’est choisir.
Dessiner c’est bien beau, mais quand on en a l’idée c’est bien plus beau. Dessiner pour vivre. Dessiner pour d’autres. Dessiner ce que l’on ne peut voir avec nos propres yeux, mais dessiner ce que nos mains, elles, percoivent.
Juste un noeud de fines lamelles de papier pour symboliser le quotidien de Gaza, un noeud qu’on ne saurait défaire, un noeud bien serré pour Gaz-à-feu. Représenter le monde, le présenter une nouvelle fois, le présenter d’une nouvelle manière, mais toujours le dessiner.
Mais voilà, parfois le dessin ne fonctionne pas, il ne plait pas, il est bancal. On le déchire. Et c’est une fois déchiré que le dessin redevient stable, qu’il plait de nouveau, qu’il devient enfin efficace. Et la déchirure fait l’intervalle de ce dessin écorché, où la police fait front sous ses boucliers, où les révoltés font face avec de simples pavés. Pour crier.
Il y a du corps, il y a du sang, il y a de la chair dans les dessins de Frédéric Lecomte, nettement du côté des insurgés, nettement du côté des marginaux, des petits, de ceux qui se défendent avec ce qu’ils ont sous la main. Faire avec ce que l’on a sous la main, pour survivre. Certains se battent comme d’autres bricolent. Dessiner pour survivre, pour vivre mieux, pour vivre encore.
Et l’on vit encore quand on entend la musique de la part de nos mesure ; ce fromage si bon dont je parlais plus haut. Cette pièce est étonnante, intringuante. Les parts de ce gros fromage blanc laissent surgir des archets venant caresser des verres de cristal remplis d’eau. La note est bonne et la dissonance se répète quand les verrres grincent. La pièce avait été montrée au début de l’année 2009 à l’Artothèque de Caen dans une configuration bien différente, plus écartée.
Non loin, le collier de mon père est une pièce tout aussi étonnante et bricolée. Il y a d’abord ces grands colliers que l’on voit pendre, que l’on voit bouger. Et puis il y a ces verres que les colliers retiennent, qui s’entrechoquent délicieusement sur le sol, avec en leur rencontre une perle. La pièce appartient à un triptyque, formé avec le collier de ma mère, et le collier de mon chien. Un ensemble que l’on aimerait tant voir ensemble.
Frédéric Lecomte offre une exposition d’une grande personnalité, une exposition qui fait du bien tant elle amène de la fraîcheur créatrice indispensable. Les oeuvres de Frédéric Lecomte sont celles d’un homme qui regarde le monde et qui nous le fait penser à travers des collages et décollages. À propos de Frédéric Lecomte, je ne peux m’empêcher de penser à ce poème de Ghéasim Luca, gREVE GENERALe sans fin ni commencement : la poésie sans langue, la révolution sans personne, l’amour sans fin.





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