Frédéric Vincent

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À Paris, Frédéric Vincent est connu pour être le co-directeur avecCannelle Tanc du centre d’art Immanence . Mais, c’est l’artiste que l’espace Vallès accueille pour une première rétrospective. Rencontre avec un jeune artiste qui n’a pas beaucoup montré son travail en France, participant à la prochaine édition de la Force de l’Art .

Parles moi un peu de ce que tu as choisi de montrer à l’espace Vallès.

C’est une exposition qui retrace 15 ans de travail. Il y a toutes mes préoccupations qui se rejoignent. Au départ, je suis très proche des mouvements comme le pop art et Fluxus. J’ai commencé à peindre des Tintin et des Astérix, deux héros de bandes dessinées populaires. Avec eux, je revisitai l’histoire de l’art. Je pense à la naissance de Tintin, qui fait référence à Giotto. Ici, la toile est peinte comme Giotto, peinture à l’huile et à l’œuf. Finalement, le personnage est détourné et devient un prétexte à de la peinture. Il perd son graphisme linéaire pour devenir le plus souvent matière pictural.

Ensuite, la musique est de plus en plus présente dans mon travail depuis 4 ou 5 ans. Et j’ai toujours voulu allier la musique et les arts visuels. Donc, là je vais te citer des références musicales qui font artiste intelligent, comme Cage, Stockhausen, ou Boulez. Mais on retrouve aussi la musique plus populaire comme Johnny, les Beatles, ou encore la bande à Basile. Ce qui m’intéresse avant tout ce sont les pochettes de disques. Là encore c’est souvent un prétexte à la peinture. Tintin, Johnny, ce sont mes MacGuffin. Par contre, ça ne m’intéresse pas de reprendre de manière réaliste une pochette de disque. Je ne veux pas faire de beaux tableaux. Non, je n’aime pas montrer que je sais peindre. Ce qui m’intéresse c’est d’intervenir sur la pochette et de laisser la peinture me guider. En plus avec l’acrylique, c’est beaucoup plus rapide et franc, n’aimant pas le côté besogneux de la peinture à l’huile. Et puis, le réalisme m’ennuie. Il faut montrer que c’est de la peinture, et que ça aurait pu être presque l’image exacte. Par exemple, prenons Johnny. Peindre Johnny c’est dingue, il est dans toutes les ambiances, toutes les attitudes. Avec un perfecto, gros, maigre, en train de faire un bras de fer, avec une petite bougie. On a le droit à tout. Il existe tout, ils ont tout essayé avec cette personne. D’ailleurs lui, il a tout fait. Il n’a rien fait, finalement. Ce qui est marrant, c’est qu’aux États-Unis, ils ne comprennent pas bien Johnny. Ils pensent que c’est un comique, l’équivalent de Jerry Lewis. Ils ne comprennent pas cet humour là. On aimerait bien leur donner Johnny, mais on n’y arrive pas.

Ce que j’aime chez toi, c’est que tu désacralises tout. Tu désacralises la peinture, tu n’es pas virtuose, tu désacralises les idoles populaires, et tu désacralises la figure de l’artiste qui se prend au sérieux. Chez toi, les références sont multiples, et prétexte à tout, à de la peinture, à de l’ironie.

Je n’ai pas envie de montrer de l’intelligence. Mes références artistiques sont des gens comme Broodthaers, Filliou, Kippenberger, mais ça ne sert à rien de les recopier. Il est beaucoup plus intéressant d’être en accord avec leur pensée, et d’essayer de respecter cela. En musique je fais le grand écart. Sur le grand mur de pochettes et de peintures, on voit tout, et ça forme un brouillage visuel, qui forme une peinture murale. C’est la même chose en philosophie. Je ne cite pas Deleuze, Guattari, ou Foucault. Je ne montre pas les références. À un moment, il faut dire merde à tout ça. Moi, ça ne m’intéresse pas de montrer mot pour mot la référence. Je ne vais pas faire un néon avec une phrase de Deleuze. (rires)

Oui, je suis tout à fait d’accord avec toi. On perçoit de plus en plus ça. Deleuze, par exemple, est beaucoup trop cité à toutes les sauces. Et finalement, les Deleuzien d’aujourd’hui ne sont que des Deleuzien de Deleuzien.

Et le principal, c’est de ne pas faire de contresens… Tout peut se justifier par la triplette Deleuze – Guattari – Foucault, mais attention, je ne veux pas que ce soit ostentatoire. Aucun intérêt. Même si je suis passionné par ces auteurs, je ne veux pas en faire des références artistiques pour des références.

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Revenons à ton expo. Je pense tout d’abord à ces dessins que je ne connais que depuis peu, mais qui ont une dizaine d’année.

Oui, ils datent de l’époque où je travaillais au Fnac. À un moment, ils se sont mis à changer entièrement leur charte graphique. J’ai récupéré des tampons et les feuilles, que j’ai réutilisés dans ces dessins, donc. J’en ai fait énormément. J’ai fait « Dessiner pour être acheté », donc en 98 a été acheté un Ben, un Koons, un Alechinsky…

Et les gens du Fnac, ils l’on vu (rires)

Ce qui serait intéressant c’est qu’ils achètent la série. Histoire de boucler la boucle. Mais il y a aussi des dessins qui parlent du quotidien,« dessiner pour acheter une robe à ma copine », histoire de questionner le prix d’une œuvre d’art. Ce sont des dessins qui ont été fait dans l’instant, de manière compulsive. L’idée m’intéressait plus que la réalisation même.

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Et ça on le perçoit encore chez toi. En te côtoyant, et même en voyant tes réalisations aussi picturales que les vidéos, on perçoit ça. Je pense aux vidéos que tu fais comme tes dessins finalement.

Oui, je me suis aperçu qu’elles étaient très proches de mes dessins. On me prêtait une caméra. J’avais une petite idée. Et j’improvisais. Par exemple, j’ai repris la vidéo de Marcel Broodthaers le corbeau et le renard, dans ma baignoire. Ici, la fin de la vidéo c’est le moment où je n’ai plus de feuilles. Mais, l’idée m’intéresse plus que la réalisation, oui. Finalement, si je fais un dessin, ça me va très bien, je ne vais pas réaliser ce que je dessine.

Ça rejoint le fait que tu ne montres pas un savoir faire, ni une maîtrise dans la peinture, tu montres que tu cherches et que tu expérimentes. Là encore, ça m’intéresse de voir que la peinture est toujours présente chez toi, et que les prétextes changent. Tu passes de la bande dessinée à la musique. Avec toujours cette envie de réunir la musique et le visuel.

Voilà. C’est pourquoi je travaille sur et avec le disque vinyle. Il peut me servir à tout. J’ai utilisé des disques vinyles comme objets de peinture. J’utilise tout. Le disque peut servir pour être cassé, comme support, comme source de sample, tout comme la pochette. Et même les protections de disques forment des pièces. Les disques, je les fonds aussi pour former de nouvelles pièces, des ensembles de disques, des carrés de disques. C’est la matière qui guide aussi. Faire fondre la matière, c’est proche de la peinture qui t’emmène vers une direction encore inconnue. Ce qui m’intéresse ce sont les disques qui ont touché la mémoire collective. J’achète des disques d’occasion, populaires dans chaque pays ou je vais. Je veux que ça soit passé dans plusieurs mains. Donc ça fait références à de la musique des années 60, 70, 80. Et les vinyles d’aujourd’hui m’intéressent moins voir pas du tout. Le vinyle c’est toute une époque. Tout ceci fait partie du patrimoine musical collectif. Peu importe que j’aime ou pas. Ce qui est intéressant c’est quand on met une pochette d’Elvis au dessus d’une de Véronique Sanson…

Finalement dans l’exposition, il n’y a pas de son.

Non, car quand on regarde les pochettes de disques on se remémore les morceaux de l’artiste ou du groupe. Finalement, dans l’expo, le son est dans la mémoire des gens, dans la mémoire collective. Pas besoin de mettre un morceau fait à l’ordinateur pour faire une fausse ambiance. Ce serait une caricature d’une exposition d’art contemporain. J’aime beaucoup les artistes qui font du son. Mais je ne vois pas l’intérêt d’exposer deux énormes enceintes pour entendre des bla-bla, je préfère aller dans un magasin où j’en verrai des mieux.

J’aimerai finir avec une réalisation que tu ne montres pas, mais que j’ai eu le privilège de voir, la cabane faite de pochettes de disques, « lévitation ». Sorte de cabane chapelle…

Oui, à l’intérieur on voit le verso, à l’extérieur le recto. Et je passe un disque de son perso, sorte de murmure de parole de ce qu’il y a à l’intérieur. Chuchoter car ça joue aussi du cérémonial de l’église, ou même de la galerie, on chuchote… Et puis, on voit des rapports de couleurs osés dans certaines pochettes, comme celle de Lionel Richie, ou encore celle Mickael Jackson…ou Luis Mariano. Ce qui m’intéresse ce sont les visuels des pochettes, souvent il s’agit de portraits, et les idoles sont traitées comme des icônes.

Légendes des illustrations:

1:Party, 2008, acrylique sur toile, 10 x 10 cm2: Frédéric Vincent, 2009, Mémoire sonore, pochettes de disques et
acrylique sur toile, 500 x 800 cm

3: Song for a planet, 2005, acrylique et disque vinyl sur papier, 50 x
40 cm

Vincent Dulom et la peinture

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« Je ne pratique pas la peinture. Je la désire. »
V.Dulom, 2006

Tout d’abord, il y a l’univers, longtemps après il y a l’homme.
Tel ce voyageur contemplant une mer de nuage, je reste muet face à la peinture de Vincent Dulom. Je reste devant, et je regarde. Silence. Ça bouge, la peinture bouge. Moi qui la voyais bleue, elle devient grise, et aurait tendance à s’effacer, à se confondre avec le fond blanc de la toile. C’est fait, elle a disparue. Puis revient une ombre. Le temps d’un moment, j’ai cru l’avoir perdue.
Les amateurs d’art immédiat, exhibitionniste, clinquant, où tout est révélé dès l’accrochage ne sont pas gâtés à la galerie Nivet-Carzon. Pas à la mode Vincent Dulom. Ici, le spectateur est convoqué pour une expérience dans la peinture. Je ne dirais pas qu’il est désormais au centre d’elle comme les Futuristes pouvaient l’affirmer à leur époque, car les revendications du peintre français sont totalement différentes. Mais tout de même. Regardons un peu. Qui fait la peinture désormais ? Qui la vit ? C’est bien ce spectateur que je suis, que vous êtes. L’expérience n’est donc pas de l’ordre de l’immédiateté, mais bien plus de l’ordre de la durée. Et c’est celle-ci qui fait l’œuvre, une œuvre singulière aux résonances mystiques. Attendre pour contempler. Attendre pour voir un mouvement. Attendre pour voir l’ombre s’effacer. Attendre la peinture pour qu’elle devienne peinture. Aussi bien chez le peintre que chez le visiteur, l’attente est une attitude primordiale à l’expérience.
Et le peintre dans tout ça. Vincent Dulom veut « repousser les limites de la peinture ». Dit comme ça, on croirait être en face d’un personnage présomptueux, pensant être révolutionnaire. Or ce n’est pas le cas. Le peintre doute, et ça se sent, ça se respire. Le peintre préfère l’ombre à la lumière. Le peintre, on ne le voit plus, il s’efface jusqu’à sa négation, au profit d’une œuvre autonome. Une peinture qui vit, une peinture qui vit encore plus quand on la regarde. Le peintre aime sa peinture, il la laisse vivre, s’envoler. Casser les limites de la peinture, c’est effacer l’auteur, et enlever tout ce qui peut la caractériser. La peinture est visible, mais on ne parle ni de composition, ni de cadre, ni du support… Rien de tout cela ne peut qualifier la sienne. Sa peinture c’est de l’encre pigmentaire sur toile. Point. Le geste est simple, c’est celui d’une imprimante à jet d’encre, le peintre retrouvant un geste primitif grâce aux nouveaux outils de l’homme moderne. On notera aussi que le mode d’accrochage est particulier, faisant sens avec le propos. Deux épingles et la peinture flotte, la toile, elle, vient se courber sur le mur, comme un linceul.
« Faire une peinture sans limite à l’image de l’infini, impossible à définir. »Une autre dimension est donc palpable, celle du rapport à la mort. Attention, il ne s’agit pas d’un travail désuet sur la mort, la convoquant ou je ne sais quoi. Formellement la mort n’est pas visible. Et si on ne la sent pas, on ne la perçoit pas, rien n’est dramatique. Le rapport à la mort est autre. Il s’agit de la condition de l’homme vivant, programmé à la disparition. En cela, le travail du peintre est tragique. Et il ne s’en cache pas. Outre le fait qu’il désire voir disparaître la peinture, le peintre évoque la disparition de son père, de marins marseillais dans une exposition en 2007 à la Tangente , où il mettait en place des ex-voto contemporains. La disparition est donc formelle mais aussi symbolique. L’engagement du peintre est réel.
La disparition, notre disparition. Chacun de nous s’est déjà retrouvé dans un état de flottement voir de panique à imaginer sa propre disparition. On se retrouve alors devant l’inconnu, l’infini, l’impalpable. Ce qui caractérise aussi la peinture de Vincent Dulom. Regardons les lenticulaires d’ombres, visibles au sous-sol de la galerie. La peinture est en suspension, encore mouvante, sur des petits disques. L’attitude est cette fois différente, le visiteur se baisse pour mieux contempler le vivant du corps de la peinture, dans un rapport encore très intime.
Au delà du questionnement même de la peinture, Vincent Dulom nous ramène à notre propre condition d’homme, et propose une peinture qui se révèle dans l’ombre, une peinture qui ne demande qu’une chose : du temps.

Illustration: 1 peinture flottante, 210 x 297 x 175 mm sur papier et fil d’acier 2008