B.S. Johnson, Les Malchanceux

Un livre en boîte ce n’est déjà pas commun mais quand on rajoute à cela que la lecture se fait au hasard, alors là on découvre un livre ludique et étonnant. B. S. Johnson (1933-1973) est connu pour avoir été un auteur expérimental. Ce qui ne fera pas sa richesse, hélas. Et aujourd’hui encore, rares sont ceux qui le connaissent, lui, qui voulait ne raconter que sa vie, lui qui adorait Joyce et Beckett. Très proche de ses idoles, il s’amuse avec le roman. Chacun d’eux est unique tant dans sa forme que dans son contenu. Il faut noter que les éditions Quidam font un énorme travail pour que le public français puisse lire l’oeuvre de cet auteur méconnu.

Les malchanceux se donne à lire d’une façon tout à fait étonnante, donc. Vous ouvrez la boite, et un bandeau retient quelque 27 feuillets. Seuls le premier et le dernier chapitre sont imposés, le reste est à lire dans l’ordre que l’on désire. Rien que cela, nous sommes déjà dans la révolution. Mais quelle est l’histoire ?

C’est celle d’un homme, l’auteur, qui au moment de se rendre à un match de foot, se souvient des moments passés avec un ami emporté par un cancer. Le sujet est grave, mais pas pour autant pathétique. Plus on lit, plus on a de l’empathie pour cet auteur pour qui la vie ne sera plus pareille. Les feuillets à lire s’enchaînent dans le désordre, comme ces instants qui viennent à l’esprit sans ordre chronologique. L’écriture est savoureuse, et les moments relatés sont ceux d’une amitié sincère qui ne s’éteindra qu’avec la mort. Et puis, l’auteur ponctue ce livre par des souvenirs d’avec son amour de l’époque, une femme qui le fera tant souffert. Et puis, il y a ce match de foot sur lequel il faut faire un papier.

« En y repensant aujourd’hui, je me rends compte que j’avais réagi de la même manière que Tony lors de l’enterrement religieux de son ami, j’ai oublié son nom, il y a quelques années de ça, celui qui s’est pendu, pour une expérience, une expérience ? On s’en fout, je ne faisais que reproduire sa réaction, mais en la circonstance, Tony allongé sur son lit de mort et incapable de parler, c’était pour le moins perturbant, moi qui ne voulais pas le perturber justement, mais qui tenais à ce qu’il défende ses principes, les discussions l’épuisaient, il relâchait son attention, et lorsqu’il fermait les yeux, je me levais, pensant qu’il s’était endormi, alors il se réveillait, comme s’il avait senti mon départ, et me retenait là, près du lit, parfois il dormait ou semblait perdre conscience pendant des heures, mais lorsqu’il parvenait à rester éveillé, on en profitait pour aller faire un tour, pour discuter, je me souviens que son père et son étaient occupés à réparer une voiture, enfin je crois, peut-être que c’était une autre fois, je sais plus. Le visites se confondent, tout s’enchevêtre, le superflu et l’essentiel, notre vie et son agonie. »

Quidam

2009

ISBN 978 2 915018 39 4

L’oeil de la Police


C’est en fouinant dans la librairie la Nerthe, où j’ai pris l’habitude de m’y rendre, que j’ai trouvé ce drôle d’ouvrage ; L’Oeil de la Police édité par les éditions alternatives en 2007.

L’Oeil de la Police est un journal de douze pages qui parait pour la première fois en 1908, à la belle époque. Les auteurs, Michel Dixmier (collectionneur de ce même journal), et Véronique Willemin s’attachent à nous rappeler dans quel contexte apparaît ce journal. Nous sommes dans une époque totalement houleuse, pleine de tension, agitée par une insécurité relatée par les suppléments du Petit Journal ou du Petit Parisien. À cette époque, l’insécurité est donc un nouvel enjeu politique. Aussi, L’oeil de la Police est créé au moment même où a lieu un débat sur la peine de mort, débat même qui « enflammait l’opinion publique, les milieux politiques et la presse. » C’est bien en 1907, que le gouvernement Clémenceau envisage son abolition alors même qu’une grande partie de la presse s’en indigne. Un vote la maintiendra, et les exécutions reprennent avec un rythme soutenu afin de « rattraper le retard ».
L’Oeil de la Police est un journal racoleur de par ses titres, et réactionnaires. Il donne à lire, et à voir, une société où règne violence et crimes, où seule la peine capitale est la solution. Les titres sont alléchants, « quatre exécutions capitales à Béthunes », « effroyable crime d’une mégère », « le crime d’une brute », « une marée décapitée , et les couvertures sont sanglantes, réalisées par un du de dessinateurs Raoul Thomen et Henry Steimer, avec un réalisme morbide afin d’exciter la curiosité malsaine des lecteurs. Le lectorat, parlons en, est mixte et familial, populaire et instruit. Quant à la la qualité des journaux, elle est médiocre. Tiré sur un papier de très mauvaise tenue, le journal a donc disparu, et rares sont les exemplaires disponibles à ce jour.

L’insécurité comme enjeu politique, on l’aura compris, est bien toujours d’actualité. Les dernières élections présidentielles le prouvent, et les récents chiffres rendu officiels par le ministère de l’intérieur en témoignent. L’insécurité est essentielle. Pour se hisser au pouvoir, ne faut-il pas faire peur au peuple et lui promettre un semblant de sécurité ?
Avec ce livre, on s’aperçoit que la culture du fait divers ne date pas d’aujourd’hui, qu’il va falloir un peu de temps pour que cela change. C’est si bon de faire peur. Aussi, je me suis questionné sur la probable existence d’un nouveau L’oeil de la Police, d’un journal de la sorte qui ferait dans le fait divers. Et Le nouveau détective est bien de cette trempe là, sauf qu’il ne propose pas de dessin, mais bien de réelles photos… (il a même son groupe facebook)