Tout d’abord Stéphane, j’aimerai savoir comment tu es venu à l’art, ou si l’art est venu à toi.
J’ai commencé avec l’écriture. Au moment précis où j’ai réalisé que j’écrivais pour moi et non plus à la personne à qui j’envoyais une lettre, j’ai ressenti comme un décalage d’adresse, quelque chose d’outrancier, de too much comme on disait à l’époque, que donc cette lettre ne serait pas postée. Ensuite, curieusement très vite après, j’ai cherché à publier les premiers textes (revues : TXT, Textuerre) comme si finalement ces lettres sans plus de destinataires n’en demeuraient pas moins urgentes à envoyer . Je n’ai pas fait d’études aux beaux-arts mais j’ai découvert le continent de la langue de la critique en général appliquée à l’art, en tournant les pages des gros catalogues et celui particulièrement de la collection du Musée National d’Art Moderne. J’ai vu aussi que tu proposes une nouvelle traduction de l’enfer de Dante.
Il faut préciser quant à la traduction de l’Enfer, que Dante fut en fait l’inventeur littéraire de l’italin. L’italien n’était parlé qu’oralement, seul le latin était écrit. Donc on peut imaginer le choc que cela a été. Et bien plus tard, cela fut même utilisé pour unifier le pays. Il m’a semblé intéressant d’essayer de recontextualiser l’ensemble en me servant beaucoup des notes (édition annotée et traduite par André Doderet 1937), et en les intégrant le plus possible au corps même du récit, de l’intrigue. Avec une langue d’à peu près tous les jours. C’est en écoutant la radio, des comédiens qui grandiloquaient la Divine Comédie, que j’ai décidé de la retraduire, d’abord les dix premiers chants, sortis chez al dante en 2002, puis, à la demande de mon éditeur, les chants suivants en 2008.
Je sais que tu attaches beaucoup d’importance aux titres de tes réalisations. Mais, qu’est-ce qui t’intéresse tant dans l’écriture ?
En fait, je travaille plutôt comme ça, c’est-à-dire comme tout un chacun. J’imagine, je perçois une réalité (une éventualité de signification) à travers une forme, ou des comportements. Dès lors, il s’agit d’essayer d’en définir au mieux la combine – son mode opératoire – et ce que cela entraîne. Ensuite, l’écriture curieusement arrive à la toute fin, comme le montage d’un film, ou le titre du morceau d’un album. Aspect parfois négligé par mes camarades artistes avec le très fameux « sans titre » qui, comme un désir d’abstraction, viendrait sauver la pièce de son emprise d’avec tel lieu ou contexte social. Le « sans titre », comme un désir de retrait du monde, un truc de junky finalement, retour au vagin direct, non ? J’ai plutôt l’impression qu’une pièce doit pouvoir prendre le risque d’affronter un peu son dehors, c’est en tout cas ce qui me plaît, au risque d’être périmée très vitre si on se trompe. Le titrage, la catégorisation de la forme (l’écriture !) que je propose arrive à la fin.
Je suis d’accord avec toi sur la facilité à l’emploi du « sans titre » par beaucoup d’artistes. J’aime les titres. Et chez toi, ils ont beaucoup d’importance (je pense bien entendu à ce que tu proposais à Immanence). Ils offrent un regard sur l’oeuvre. Tu parles de réalité, ça m’intéresse. Je pense même que l’on peut parler d’utopie aussi chez toi. Je crois que c’est Yona Friedman qui dit que les utopistes sont des réalistes réalistes, car ils arrivent à voir ce qu’il y a de réalisable.
L’utopie, oui d’ailleurs qui ne s’en réclame pas ? Je veux dire que tout le monde « utopise » sa vie, sa soirée, son lendemain, son grattage de Tac o’Tac ou que sais-je. Et je suis évidemment d’accord avec cet ajustement au réel (trouver la bonne focale) que tu évoques avec la citation de Yona Friedman. Ce qui m’intéresse c’est justement cette métaphore de mise au point ( zoom avant et zoom arrière) de ce travail avec le paysage, de ce rapport avec la notion de contexte. Ce qu’a priori le « sans titre » rejette, refoule. Mon boulot peut-être consisterait à (re)mettre en lien, (re)créer des analogies super simples (cf. le hamac pour banc public. Bancs publics qui de plus en plus, par leur design, interdisent que l’on s’y allonge – re-pouvoir s’allonger sur un banc public, c’est quand même pas grand chose. Hé bien si, c’est une grosse utopie ; je blaguais mais les choses en sont là aujourd’hui.
On est donc dans une recréation du réel (même récréation non ?) car chez toi l’ironie est aussi souvent présente. Ca fait même partie de ta posture, de ton attitude. Je trouve que cela rejoint le fait que tu appartiens ( si on doit appartenir à quelque chose) à ces artistes où leur attitude fait art. Tu sembles plus attaché au titre, à l’écriture, au projet qu’à la réalisation de la pièce non ? Je pense à Ce que je fiche II, où l’on voit plein de croquis, de notes pour la réalisations prochaines de pièces. Je pense aussi à l’idiotie. Tu as participé à l’expérience Pommery avec Jean-Yves Jouannais. Tu penses être un idiot au sens conceptuel ?
Je ne sais pas si j’emploierais le terme de re-création. Peut-être le mot amélioration conviendrait mieux avec tout ce que cela charrie, pour le dire vite, de positivisme. Positivisme exploité jusqu’à la corde, ou pressé comme un citron. Je distinguerai l’ironie de l’idiotie, en cela que l’ironie me semble être surtout une machine rhétorique exclusive, un stratagème de moquerie où l’auteur se pense bien au dessus de la critique qu’il émet contrairement à la figure décrite par Jouannais de l’idiotie comme machinerie carrément ontologique, inclusive, emportant à peu près tout sur son passage comme une sorte de trou noir, transférant toute l’information autre part, de là, redistribuant certaines cartes.J’ai l’impression que mes prièces sont « à double détente » : quand on les voit, elles sont assez belles, je crois – la vitrine (de la galerie Marion Meyer) est aussi un vitrail -, et puis le titre agit comme un révélateur de quelque chose dont le rire peut être la manifestation physique. Le déclenchement d’hilarité c’est en effet un aspect non négligeable d’appréhension de pas mal de choses. Quand on voit un film de Chaplin, on sait bien que le rire est une ligne droite mais que la tristesse t’attend après le premier virage. Ensuite, que cela fasse rire sonne comme un aveu qu’il existe des tensions inhérentes au geste de création, des parties peu avouables ou reluisantes ? ou simplement des registres (codes dramaturgiques) surexploités, fatigués ?Enfin, concernant l’attitude, travailler une posture d’artiste a été pour moi un déclencheur, un starter permettant d’envisager le monde, tout et son contraire, d’entreprendre « l’enthousiasme-déceptif ».
Ton attitude, ton travail, est proche de celles des artistes Fluxus, même si nous en sommes assez loin, j’aimerai connaître tes influences artistiques.
Fluxus, pour le dire vite, m’apparaît être très important mais trop « hippie » – la limite de leur « bouddhisme esthétique » est leur gentillesse. Dada pour dire encore plus vite m’apparaît être quelque chose de beaucoup plus méchant par exemple. Je me sens complètement sous influences, mais tellement disparates, j’aime certaines pièces de divers artistes de diverses époques ou processus. Par exemple, pour prendre deux peintures, « l’oeil cacodylate » de Francis Picabia et « Heil Hitler vous les fétichistes » de Martin Kippenberger. Même chose en ce qui concerne la littérature, « Crayonné au théâtre » de Mallarmé ou « les nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon – des faits –divers travaillés et parus dans la presse de l’époque. C’était dans la rubrique « faits-divers », lu en tant que tel.
Tu parlais plus haut de la vitrine que tu as brisé à la galerie Marion Meyer. C’est un énorme pied de nez à toutes les commandes publiques, au moment même ou Buren ( à l’époque) se débat pour que ses colonnes soient restaurées. Aussi vouloir créer un sentiment de compassion avec la police est insolite, et tellement risible. Certains diront « c’est politique » mais je n’ai pas l’impression que c’est le mot qui revient le plus chez toi.
On peut parler de politique à partir du moment où l’aspect que prennent les objets pour délimiter les espaces deviennent de plus en plus contraignants. Le design n’est pas autre chose qu’une forme de politique et, à mon sens, pas forcément la plus démocratique. L’idée pour la vitrine, c’est de prendre au mot le discours de la police (« Aidez- nous ! ») via le 1%, le 1% n’étant qu’un prétexte ici. visible ici , ici
pour une vision de quelques autres pièces
Stéphane Bérard est représenté par la galerie Marion Meyer






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