Carte blanche#5: Régis Gonzalez

série Postache: Postache n°1 d'après Maitre de Moulins "enfant en prière"- 2008

Lilly

Mon Papa, c’est le meilleur des papas. Il nous a sauvé la vie à moi et à Maman. De quoi il nous à sauvé la vie ? Et bien des extra-terrestres pardi, t’es bête.

C’est la guerre.

Ils sont partout sur la terre. Maman et moi, on reste dans la chambre noire comme dit Papa. Je ne sais pas comment c’est dehors. Mon Papa, il est courageux, c’est lui qui va chercher à manger pour nous et il les tue quand il en voit un. Ah oui Papa il est courageux.

Les gens vieillissent plus vite dehors, c’est pour ça que Papa il est vieux par rapport à Maman. Le pauvre.

On reste dans la chambre noire tout le temps. Il n’y a que la lampe de Maman qui nous donne un peu de lumière. Comme ça, elle peut me raconter des histoires qu’il y a dans le livre qui s’appelle TéléPlus. Je les connais par coeur mais Maman me les raconte quand même. Ne le dit à personne, mais je sais que Maman invente beaucoup de choses pour me tenir en haleine. Elle est belle Maman, mais elle est pas faite pareille que moi. Oui, c’est bizarre car au dessous de mes genoux, j’ai un tibia et un pied alors que Maman elle a rien. Je ne sais pas si elle me dit la verité mais quand j’étais petite, elle me disait que toutes les Mamans étaient comme ça et que quand je serais grande, mes jambes rétrécierais aussi. Beurk. Et bien, j’ai 21 ans et mes jambes sont toujours là, mais c’est peut être parce que je ne suis pas encore Maman. Peut être bientôt si j’ai de la chance !

Parfois, c’est long, je m’ennuie, alors je me mets à rêver que je sors de la chambre noire et que dehors il y a pleins de petites Lilly qui courent et qui rient. Et puis y’aurait aussi des Mac Gailleveur et des Cristophe Chevadanne et tous mes autres maris de TéléPlus. Et je leur toucherais le zizi et je serais moi aussi Maman. Tant pis pour mes jambes.

Quand je m’ennuie trop, je parle à mon meilleur ami. Il est très musclé, il a un bandeau sur l’oeil et il n’a pas de jambes. Maman m’a dit qu’il s’appellait ReactionMan mais moi je l’ai appelé Roberto. Roberto il est un peu idiot, il faut tout le temps tout lui expliquer. Mais il est gentil, il m’écoute toujours. Dés fois, on parle des extra-terrestres, il m’a raconté qu’ils sont tous blancs. Et quand ils t’attrappent, ils te séparent de ta Maman, de ton Papa, et t’es toute seule. Toute seule toute seule. Dans leur vaisseau, c’est tout blanc aussi. Tellement blanc que si tu laisses les yeux ouverts et bien tu ne vois rien ni personne. Et ils t’obligent à manger des trucs qui font que tout est au ralenti. Ils font pleins d’expériences sur ton cerveau pour voir ce qu’il y a dedans et pour savoir comment tu penses. Et quand tu n’as plus de force pour vivre, ils te jettent dans une décharge avec tous les autres morts. Mais ils ne m’auront pas car Papa veille sur nous.

Y’a un copain que Maman n’aime pas, c’est Kikou le cafard. Maman elle essaie tout le temps de le tuer mais moi je le cache dans mon chausson et le soir, je lui donne un peu de mie de pain. Et le matin, j’ai le pied tout propre! Elle dit qu’il est sale et qu’il colporte des maladies. Mais moi, je n’ai jamais été malade, j’ai juste des boutons rouges sur les bras et les jambes des fois. Mais c’est pas Kikou, c’est l’humidité. Même si Papa à mis une aération avec un ventilateur, ça ne suffit pas. Ca me fait tousser des fois aussi. Et Maman elle pleure quand elle me voit comme ça, elle a peur que je meure, mais je n’ai jamais mouru. Papa il dit que je suis une « costaude », c’est rigolo le mot costaude. Si j’ai un autre ami, je l’appellerais comme ça.

Youpi, j’entends Papa qui descend. Il met longtemps à ouvrir tout ce qu’il faut pour venir à notre cachette. La porte en béton mesure au moins un mètre d’épaisseur. Et après la porte, ben je sais pas. Je penses qu’il y a d’autres portes. Papa a su nous mettre bien à l’abris des extra-terrestres.

J’ai les bras qui me grattent.

-       Maman ?

-       Oui ma chérie ?

-       Tu peux me mettre de la crème ?

-       Oh non, tu as encore de l’éxema… laisse moi voir…oui c’est ça. Toute cette humidité va finir par nous tuer.

-       C’est pas grave Maman, Papa à dit que bientôt ce serait fini. T’as qu’à lui demander de la pommade, il arrive, tu ne l’entends pas ?

-       Si ma fille, je l’entends, je l’entends…

Enfin, Papa arrive. Il arrive avec des cadeaux peut être ?

Maman reste dans son coin, mais moi je saute au cou de Papa.

-       T’as tué beaucoup d’extra-terrestres dit ?

-       Oui ma fille, mais il y en a encore énormément tu sais. Il va falloir que tu sois forte. Tu es forte n’est-ce-pas ma chérie ?

-       Oui Papa, regarde mes muscles.

-       Oui chérie, tu es forte. Allez, va dans ton coin, il faut que je parle avec Maman.

Je vais dans mon coin discuter avec Roberto.

Des fois, quand Papa me dis d’aller dans mon coin, je sais qu’il raconte les choses pas belles qu’il a vu dehors, et Maman elle pleure et elle crie que c’est pas possible, qu’elle en peut plus, qu’elle veut sortir.

Alors, Papa, il la calme en lui disant des mots doux et il fait du bien à Maman. Des fois même, Maman fait de drôle de bruits, des petits bruits d’oiseaux.

Après, Papa repart guetter la maison pour nous protéger.

Il fait tout le temps noir dehors, y a plus de soleil. Je n’ai jamais vu le soleil, mais Maman m’a raconté. Elle m’a dit que cela faisait tout doux sur la peau et quand Maman me raconte ça, elle me pose sa main toute chaude sur le front pour que j’imagine ce que le soleil fait. Et c’est bon. Elle m’a dit que c’était comme si tu revivais de tes cendres. Je n’ai jamais compris ce que cela voulait dire et Maman n’a jamais voulu m’expliquer, elle pense que je le saurais bien assez tôt.

Mais cette fois-ci, au moment où Papa ouvrit la porte, une lumière blanche aveuglante entra dans la chambre noire tuant Papa sur le coup. Son corps retomba sur moi. Je perdis connaissance pour me réveiller dans une pièce blanche. Les murs, le sol, le plafond sont fait d’une matière toute douce et molle. Maman n’est pas là, je suis toute seule toute seule. J’ai peur. Les extras terrestres vont me faire du mal, ils vont regarder dans mon cerveau. J’ai peur. Je regarde mes mains, elles sont ridées, tellement ridées qu’on dirait celle de Papa. Et ces maux de tête…J’essaie de crier mais il n’y a que des sons aigus qui sortent de ma bouche parce que je n’ai plus de langue.

Que m’ont-ils fait ? Mais que m’ont-ils fait ?

Depuis combien de temps suis-je ici ?

Des jours, peut être des semaines que je suis seule. Par une trappe, ils m’apportent à manger. C’est pas bon pas bon. Il y a un trou dans un coin, c’est pour faire mon pipi et mon caca.

La porte s’ouvre et les extra-terrestres tout blancs entrent et me prennent par les pieds et les mains, m’attachent et me transportent dans une autre pièce blanche. J’ai du mal à ouvrir les yeux, la lumière est trop forte. Je les sens mettre des choses sur mes tempes et mon crâne. Un flash me paralyse et je m’évanouis.

Au reveil, je suis aveugle, tout est noir. J’ai du mal à respirer. Je ne peux pas bouger, il n’y a pas de place.

Maman est là, tout près de moi, et Papa aussi, les petites Lilly me font des sourires et je les entends rire. Maman n’a jamais été aussi belle, le soleil traverse ses doux cheveux blonds et Papa me regarde en souriant. J’entends le crépitement des flammes, je regarde le soleil et met ma main devant mes yeux pour me protéger. Ma main est toute rouge, presque transparente.

Je peux enfin respirer.

Nouvelle tirée d’un recueil de nouvelles qui paraîtra en édition et qui sera illustré par des plasticiens.